LE LION DE SAINT MARC

1 P 5, 5-14 ; Mc 16, 15-20
St Marc - (25 avril 1986)
Vendredi de la quatrième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Rome : le lion de saint Marc

 

S

aint Jean l'évangéliste, dans son Apocalypse, quand il nous présente le trône de la gloire de Dieu, s'inspirant de la prophétie d'Ezéchiel, montre autour de ce trône, quatre vivants célestes, mystérieux, dont l'un a l'apparence d'un homme, un autre celle d'un taureau, le troisième celle d'un lion et le dernier celle d'un aigle en plein vol. La tradition chrétienne et l'imagerie chrétienne, telle que nous la trouvons dans beaucoup de tympans et de chapiteaux de cathédrales, s'est saisie de cette image pour dési­gner les quatre évangélistes.

Tout le monde se met d'accord pour recon­naître dans le vivant à figure d'homme l'évangéliste saint Matthieu parce qu'il commence son évangile par la généalogie humaine de Jésus et qu'il nous présente Jésus comme un homme plein de douceur et d'huma­nité. Tout le monde s'accorde aussi à reconnaître dans le taureau le personnage de saint Luc parce que son évangile commence au Temple par le sacrifice offert par le prêtre Zacharie qui reçoit à ce moment-là l'an­nonciation de la naissance de Jean-Baptiste. Et saint Irénée ajoute "parce que cet évangile nous montrera comment le veau gras a été offert pour la conversion de l'enfant prodigue." Sur les deux autres animaux et les deux autres évangélistes, l'accord n'est pas una­nime. En général, on représente saint Marc par un lion parce que son évangile commence par le rugissement de Jean-Baptiste dans le désert : "Préparez les chemins du Seigneur !" et l'on compare saint Jean à l'aigle en plein vol parce que la tradition ancienne croyait que les aigles pouvaient regarder le soleil sans cligner des yeux et que saint Jean l'évangéliste est celui qui a contemplé de la façon la plus extraordi­naire et lumineuse la gloire divine de Jésus-Christ.

Mais saint Irénée est le témoin d'une autre interprétation dans laquelle le lion symboliserait saint Jean à cause de la puissance de sa proclamation de la divinité du Christ et l'aigle serait saint Marc parce que, dit-il, l'aigle a la puissance de l'esprit prophétique qui fond sur sa proie et que l'évangile de Saint Marc est écrit à grands traits et dans un grande hâte. C'est le plus court des quatre évangiles comme écrit dans une sorte de hâte, d'élan et de désir de l'esprit prophétique. Je crois que cette interprétation de saint Irénée est particulièrement vraie et intéressante en ce qui concerne saint Marc. Au Moyen-Age, l'évangile de saint Marc n'avait pas très bonne presse. Les médié­vaux n'étaient peut-être pas aussi poètes ou en tout cas ils ne faisaient pas attention aux mots comme nous, ils se contentaient des pensées. Ils avaient remarqué que saint Marc nous apprenait peu de choses origi­nales, que tout ce qui se trouve dans son évangile se retrouve dans les autres et ils disaient : c'est l'abré­viateur de saint Matthieu. Ce qui fait que, dans la liturgie ancienne, on ne lisait presque jamais des tex­tes de l'évangile de saint Marc.

Les modernes ont bien changé d'avis car ils s'intéressent extrêmement à l'évangile de saint Marc à cause justement de ce caractère concentré, hâtif, de cette fraîcheur, de cette jeunesse qu'il y a dans cet évangile qui, d'un seul élan, s'en va droit au but. C'est déjà symptomatique dans le premier verset de l'évan­gile de saint Marc qui débute ainsi : "Commencement de l'évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu". Dès les premiers mots, tout est dit : "Jésus est le Fils de Dieu." Et tout l'évangile de saint Marc se caractérise par cette sorte d'attention à l'essentiel qui le fait se diriger droit au cœur du mystère. Plutôt que des considérations psychologiques sur la fraîcheur, sur la jeunesse, sur le style particulièrement vif de saint Marc, je crois qu'il y a là quelque chose à retenir au plan théologique.

En effet, saint Marc a construit tout son évangile sur cette proclamation fondamentale de la divinité de Jésus-Christ, et cela par de nombreux traits. Je n'en retiendrai qu'un seul très étonnant. Des démons que Jésus vient de chasser d'un possédé di­sent : "Nous savons qui Tu es. Tu es le Fils de Dieu!" Jésus les fait taire Il leur impose silence. Et l'on se demande parfois pourquoi voulait garder ainsi cet incognito, cet anonymat, pourquoi Il refusait cette proclamation de sa messianité. Evidemment la raison la plus obvie, c'est qu'il pouvait y avoir équivoque. Les juifs attendaient un messie politique, un messie très humain qui, par des moyens tout à fait de la terre, sauverait son peuple de l'oppression des romains. Et Jésus ne voulait pas tomber dans ce piège. Le Messie qu'Il était ne venait pas pour des raisons politiques, ne venait pas pour des raisons humaines, ne venait pas avec des moyens terrestres. Et c'est sans doute pour cela que Jésus ne voulait pas qu'on le prenne trop facilement pour "Le Messie" en faisant un contre-sens sur ce titre.

C'est sans doute pour cela aussi que les dé­mons s'empressaient de répandre le bruit que Jésus était le Messie et le Fils de Dieu, pour hâter le quipro­quo et l'imbroglio qui s'ensuivrait et qui amènera d'ailleurs Jésus à la croix. Mais il y a une raison plus profonde encore à ce "secret messianique" Si Jésus refuse cette proclamation qu'Il est le Fils de Dieu, qu'Il est Dieu le Fils, c'est peut-être parce qu'Il prend de façon plus sérieuse encore que nous le pensons cette proclamation.

Dans l'Ancien Testament, Dieu avait révélé son Nom à Moïse, au Buisson Ardent. Il lui avait dit : "Je suis. Mon Nom c'est Je suis. Je suis avec vous". Et ce nom que Dieu avait révélé à Moïse était d'une telle profondeur, d'une telle gloire, d'un tel mystère et d'une telle puissance que les juifs, tout au long de l'Ancien Testament et de nos jours encore, n'ont ja­mais osé prononcer ce nom. Seul le grand prêtre le prononçait, à voix basse, dans le Saint des saints, le jour des Expiations, le premier jour de l'année, pour venir devant l'arche, mettre entre les mains du Très-Haut tous les péchés du peuple et implorer, par son nom propre, Dieu et sa miséricorde. Mais comme seuls les grands prêtres prononçaient ce nom, il ne faut pas nous laisser tromper par ce qui est écrit par­fois dans nos bibles. Il y a souvent marqué Yahweh, c'est une approximation interprétative de ce nom, mais par respect pour la manière dont les juifs conce­vaient ce nom, nous ne devons pas le prononcer mais faire comme eux et prendre une périphrase et dire : "Le Seigneur", "le Très-Haut" "L'Eternel", le "Tout-Puissant", toutes sortes de mots équivalent, mais le nom de Dieu est un nom mystérieux parce qu'il est si profond et nous fait pénétrer si loin dans l'intimité de Dieu que c'est seulement dans le secret du cœur et comme à voix basse, et comme dans le silence que nous devons nous en approcher.

Nous ne pouvons pas considérer Dieu comme quelqu'un avec qui l'on est à tu et à toi. Quelle que soit sa proximité, quelle que soit sa tendresse, quelle que soit sa douceur, Dieu n'est pas un bon copain que l'on fréquente de façon facile et quotidienne. Dieu, c'est le tout-puissant, Dieu, c'est l'infini, Dieu c'est la lumière, c'est Celui qui est tout autre que nous, et nous ne devons nous approcher de Lui que dans l'ado­ration, avec ce sentiment d'infini respect et humilité. Cela n'empêche pas de l'aimer, cela ne nous empêche pas de savoir qu'Il nous aime, cela ne nous empêche pas de savoir qu'Il est notre Père et qu'Il est plein de tendresse. Mais précisément ce qui est merveilleux dans la proximité de Dieu, c'est que Celui qui se fait ainsi si proche de nous, c'est Celui qui est le très-haut, le tout-puissant et l'infini.

Et bien le "secret messianique" de Jésus c'est peut-être aussi la revendication par Jésus de ce mys­tère de Dieu. Jésus est le Dieu ineffable. Il est le Dieu dont on ne peut s'approcher qu'à tâtons, en tremblant, et avec un infini respect. Il est le Dieu dont on ne parle que dans le silence. C'est pourquoi quand les démons, avec une manière un peu simpliste ou quel­quefois aussi certains disciples mal éclairés voulaient de façon un peu ordinaire, proclamer à tu et à toi que Jésus était Dieu, Jésus leur impose silence. On ne parle pas de Dieu de cette manière-là, on ne parle pas de Dieu à la légère. C'est vrai qu'Il est le très-haut. Il l'est même bien plus profondément que ses disciples l'imaginaient, Il est Celui que l'on ne peut approcher que dans l'infini respect et l'adoration.

Et bien, je crois que là saint Marc, d'une ma­nière un peu dérivée et symbolique, nous révèle quel­que chose de très profond sur le Christ. Le Christ, certes, est notre ami et notre proche, mais le Christ est aussi le très-haut qui fait irruption dans notre vie, c'est la lumière éblouissante qui envahit notre être, et nous ne pouvons nous approcher de Lui que dans ce si­lence, ce respect et cette crainte, cette crainte pleine d'amour qui nous met à genoux devant Lui et qui nous fait l'adorer.

 

AMEN