UN CHERCHEUR DE DIEU
Col 1, 24-29 ; Mt 22, 34-40
St Anselme - (21 avril 2004)
Mercredi de la deuxième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, saint Anselme dont nous faisons mémoire aujourd'hui est un homme du onzième siècle. Il est né dans le Val d'Aoste, qui n'était pas encore en Italie à l'époque, en 1033. Il a été moine à l'abbaye du Bec-Hellouin en Normandie qui était en rapport étroit avec l'Angleterre de l'époque, et c'est ainsi que cette abbaye avait des possessions en Angleterre et allant les visiter, il fut choisi comme archevêque de Cantorbéry. Il eut maille à partir, comme cela est arrivé souvent avec les rois d'Angleterre, en l'occurrence avec Guillaume le Roux et il est mort, non pas martyr et en paix en l'an 1109 un mercredi saint.
Saint Anselme est donc une figure du onzième siècle qui est une époque intermédiaire. Ce n'est plus tout à fait le Haut Moyen-Age, qu'on a appelé les siècles de fer, neuvième et dixième siècles, ce n'est pas encore le Moyen-Age proprement dit, même pas l'époque du douzième siècle avec saint Bernard, et moins encore l'époque de la scolastique de saint Thomas d'Aquin du treizième siècle, c'est donc une période intermédiaire. Saint Anselme est finalement une figure assez originale, qui n'a pas de maître repérable, qui n'a pas eu de disciples repérables non plus, et qui tient par sa spiritualité et sa psychologie, à plusieurs époques. Il était moine, il est devenu archevêque, il a donc été à la fois un contemplatif, un chercheur de Dieu et aussi un pasteur, un apôtre.
La première référence à laquelle nous pensons tout naturellement, c'est à saint Augustin. En effet, saint Anselme a quelque chose de la profondeur et de l'intimité spirituelle que nous trouvons chez saint Augustin. Je voudrais vous donner comme exemple une prière de saint Anselme, il y en a beaucoup dans ses écrits : "Dis maintenant ô mon cœur, dis à Dieu : je cherche Ton visage. Ton visage, Seigneur, je le recherche. Et Toi, maintenant, Seigneur mon Dieu, instruits mon cœur, apprends-lui où et comment te chercher, où et comment te trouver. O Seigneur Tu n'es pas ici absent. Où te chercherai-je ? Mais si tu es partout, pourquoi ne vois-je point ta présence ? Sans doute, tu habites une lumière inaccessible ? Où est-elle cette lumière inaccessible ? Comment arriver jusqu'à elle ? Qui m'y conduira, m'y introduira pour que je t'y voie ?" Vous voyez, ceci résonne d'une manière très augustinienne, cette recherche très personnelle, très intime de la présence de Dieu, ce désir de la proximité et de pouvoir étreindre cette présence de Dieu, qui toujours nous échappe et d'une certaine manière, se dérobe à nos prises.
En même temps, saint Anselme est un intellectuel. Philosophe, théologien, il annonce déjà par l'exigence de sa pensée, ce que sera le Moyen-Age de saint Thomas d'Aquin auquel je faisais allusions tout à l'heure, ce que sera la scolastique, parce qu'il a cette rigueur de démonstration, cette volonté de clarté de la pensée. En même temps, nous trouvons chez lui, un sens de l'intimité et de la subjectivité qui annoncent ce que sera la mystique et la spiritualité de la Renaissance du seizième siècle, nous entrevoyons déjà quelque chose de sainte Thérèse d'Avila ou de saint Jean de la Croix, et il est comme un précurseur de l'avènement de la subjectivité chrétienne qui sera le fait de cette époque bien plus tardive que la sienne.
C'est donc une figure assez étonnante qui jette comme un pont de saint Augustin jusqu'à sainte Thérèse d'Avila en passant pas saint Thomas d'Aquin, c'est quelqu'un dont la personnalité extrêmement séduisante et attachante, qui a ainsi développé de façon à la fois rigoureuse et très cordiale, une relation personnelle avec Dieu, à la fois dans son intelligence et dans sons cœur. Saint Anselme a écrit de nombreux ouvrages, et un des plus connus s'appelle le "Monologion", ce qui veut dire le monologue. C'est tout un programme. C'est le monologue de l'âme à la recherche de Dieu, et le passage que je vous lisais tout à l'heure est tiré de cet ouvrage.
Saint Anselme annonce aussi Descartes, puisque c'est lui qui a proposé pour démontrer l'existence de Dieu, ce qu'on a appelé l'argument ontologique, qui se rapproche un peu (mais un peu seulement), de ce que sera la pensée de Descartes. Il dit que la preuve de l'existence de Dieu c'est l'idée de Dieu que j'ai en moi. Le fait que j'aie l'idée d'un être parfait, qui est plus parfait que toute perfection possible, ne peut s'expliquer que si c'est cet être parfait qui inspire mon cœur dans cette recherche parce que étant moi-même limité, je ne pourrais pas avoir la notion de cet être parfait si ce n'était pas lui qui l'avait posé en quelque sorte dans mon cœur. Vous voyez que c'est une étrange preuve de l'existence de Dieu qui part de l'expérience spirituelle et qui se fonde sur ce désir contemplatif que nous avons vu chez saint Anselme, pour être comme une sorte d'explication de la raison pour laquelle nous croyons en l'existence de Dieu. Nous croyons en l'existence de Dieu parce qu'Il se manifeste à nous, parce qu'Il est en quelque sorte présent dans notre cœur, et parce que le désir de notre cœur, l'idée même que notre cœur puisse avoir ce désir ne peut se comprendre que comme dérivant de cette présence de Dieu au fond de moi-même. Vous le voyez, ceci est assez original, ce n'est pas du tout ainsi que saint Thomas et les scolastiques approcheront l'existence de Dieu, et ce n'est pas non plus exactement ainsi que saint Augustin le recherchait. Nous sommes là dans une sorte de situation intermédiaire entre la recherche spirituelle d'Augustin, la recherche intellectuelle du Moyen-Age, la recherche de nouveau et très subjective de l'époque ultérieure, celle des mystiques du Carmel.
Que saint Anselme qui a ainsi passionnément cherché Dieu, et qui en même temps a su se dévouer à son peuple de Cantorbéry, et a su résister au pouvoir politique pour défendre la foi, que saint Anselme nous invite à pénétrer la mystère de Dieu, à nous laisser pénétrer par Lui, pour que nous nous approchions de ce qui est le centre de notre vie et de toute vie.
AMEN