LA FOLIE D'UN DIEU QUI S'INCARNE ET L'HUMILITÉ DE LA FEMME QUI L'ACCUEILLE

Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (25 mars 2003)
Mardi de la troisième semaine de carême
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

O

n pourrait dire qu'avec cette fête nous tou­chons le thème central. C'est comme dans une symphonie, lorsque revient la mélodie autour de laquelle le compositeur a créé et composé et a harmonisé toutes les autres partitions. Nous tou­chons là à la pulsation qui anime et fait respirer le christianisme : l'annonce de l'Incarnation du Christ. La descente, l'arrivée familière et en même temps la venue qui bouleverse définitivement l'histoire du monde, quelque chose s'est ouvert du ciel, la barrière a été brisée entre le visible et l'invisible, entre le monde de Dieu et le monde des hommes. L'irréversi­ble Incarnation de Dieu.

Cet irréversible passe par un point, un point central, névralgique, une femme. Et Dieu s'est arrangé pour que cela passe par le ventre d'une femme, son sein, mais cela passe aussi par un secret, car au fond, c'est celle qui sait qu'elle ne connaît point d'homme. S'il y a une chose que la femme sait, et qu'elle ne peut dévoiler, c'est que cet enfant va venir sans qu'elle connaisse d'homme. Ce n'est pas simplement une proclamation publique, cette proclamation passe par la confiance que nous avons en cette femme qui an­nonce qu'elle a conçu sans homme. A la fois, tout est apparent comme d'habitude, et en même temps, tout est légèrement différent, comme en décalage.

Si on reprenait avec un peu de recul le chemin de Marie, il y aurait de quoi devenir complètement fou d'être à l'intersection de ces deux mondes. Pour quelques pathologistes que je connais, on aurait dis­cerné chez elle de quoi l'hospitaliser. C'est absolu­ment délirant et hallucinant de se croire la mère de Dieu. Nous, on a l'habitude de la fréquenter comme telle, mais imaginez, quand l'annonce lui a été faite, ce qu'elle devait penser, ou alors elle est complète­ment "mégalo", ou alors elle est complètement hum­ble, totalement humble, et elle avait une sorte de dis­position intérieure (ce qui d'ailleurs explique l'Imma­culée Conception), qui lui permettait d'aller si haut, tout en restant si simple.

Il m'a semblé, ce matin en relisant le texte, que l'affaire d'Elisabeth n'est pas simplement un complément d'histoire pour qu'elles soient plusieurs à avoir des enfants (comme ce dessin de Bretessé qui marche toute pleine d'elle-même et du bébé qu'elle porte évidemment, et qui croise plein, plein de gens, et à un moment donné, elle croise une autre femme enceinte et elle se retourne vers son mari avec un air que seules les femmes enceinte ont : c'est fou ce qu'il y a comme femmes enceintes en ce moment, il n'y en avait qu'une, mais elle ne voyait que l'autre). Cette plénitude de la femme qui porte un enfant, Marie, quand elle voit sa cousine Elisabeth qui porte elle aussi un enfant, "or, elle a cessé d'avoir ce qu'ont les femmes", donc elle l'a en sa vieillesse, il y a comme une amorce du miracle. Ce n'est pas que s'abaisse ce miracle qu'elle vit en elle, mais cela l'accompagne. Cette magnifique image de l'ombre qui descend, qui couvre, cette ombre du Très-Haut qui couvre, quand on couvre on protège, on transforme à l'intérieur avec douceur et intensité, ce nuage fécond de Dieu, cette descente du Christ, couvre simplement Marie, mais aussi autour d'elle, celle qui la touche et qui l'approche. Le miracle dans le sein d'Elisabeth collabore, coopère à la compréhension du mystère de sa propre fécondité, donc de l'Incarnation du Fils. Il y a une sorte de conjugaison, au fond, il fallait une autre femme pour comprendre ce que Marie commençait à vivre. Nous pouvons à travers un autre mystère, celui de la visitation, approcher la façon dont ces deux femmes se comprenant sont tombées dans la folie, parce que ce serait la folie, ont porté dans leur sein, humblement, cette immense et incroyable nouvelle qui est que Dieu est là.

A travers cette annonce, c'est un peu comme si on nous annonçait notre propre enfantement, notre propre divinisation, c'est cela la fête d'aujourd'hui. On nous y annonce notre propre devenir, notre propre destinée. Il y a de quoi devenir fou. Nous sommes à leur suite, à l'intersection de ce monde de Dieu et de ce monde des hommes, nous y sommes par grâce. Suivons l'humilité de Marie qui nous permet d'enten­dre pleinement le mystère, d'y être pleinement inté­grés et de le recevoir gratuitement puisqu'il nous est donné.

 

 

AMEN