L'INCARNATION DU FILS DE DIEU
Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (25 mars 1993)
Jeudi de la quatrième semaine de carême
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ontrairement à une opinion populaire répandue, cette fête n'est pas une fête de la vierge Marie mais une fête du Seigneur. Son titre exact c'est l'Annonciation à Marie de l'Incarnation du Seigneur. Nous célébrons le mystère du Seigneur en ce que, comme le dit saint Jean dans son évangile, "le Verbe s'est fait chair !" Au premier moment de son apparition dans le monde c'est-à-dire quand Il a été conçu du saint Esprit dans le sein de Marie, le Verbe éternel, la Parole de Dieu prend chair. Et c'est la manifestation de cette prise de la chair que nous célébrons au jour de Noël lorsque, par sa naissance, le Christ entre dans la vie des hommes de façon visible et si je puis dire, autonome comme un être humain, un petit bébé détaché de sa mère. Donc ce que nous célébrons aujourd'hui c'est véritablement le mystère de l'entrée de Dieu dans l'histoire des hommes.
Or c'est déjà une chose merveilleuse que Dieu se soit fait homme. C'est inouï, c'est inespéré. Qui pouvait l'attendre ? Mais c'est encore plus inouï, et c'est précisément cela que nous fêtons aujourd'hui, que Dieu se soit fait homme par une personne humaine. Autrement dit, pour Dieu, le chemin pour arriver à l'homme, c'est l'homme. Dieu s'est fait homme par un membre de l'humanité, la vierge Marie. Le procédé qu'Il a suivi, la manière dont Il s'y est pris, c'est de passer par une personne humaine, sa mère. Vous me direz : c'est absolument évident. Non, ce n'est pas évident. Le Christ aurait pu vouloir naître, sans père ni mère, comme on le dit de Melchisédech. Le Christ aurait pu apparaître dans l'humanité comme un homme parfaitement constitué. Peut-être que cela nous aurait beaucoup surpris. En réalité, Dieu n'en est pas à un miracle près. Et quand il s'agit d'une chose aussi importante, Il aurait très bien pu se façonner pour Lui-même cette humanité et apparaître directement dans l'humanité. Or précisément, Il n'a pas voulu cela. Et c'est pourquoi ce mystère de la conception du Verbe de Dieu dans le sein de Marie est si important pour nous. Pourquoi ? Parce que précisément, il nous dit que le chemin même par lequel nous a rejoints, c'est l'homme. Autrement dit, Dieu a voulu que l'homme, cette personne humaine qui est Marie, soit le moyen, le chemin pour nous rejoindre. Gratuitement, sans qu'elle n'y soit d'aucun mérite de sa part, elle est devenue le moyen par lequel Dieu nous a atteints. Dieu a reçu son humanité d'une femme. Et c'est la raison évidemment, même si c'est une fête du Seigneur, la vierge Marie est tout à fait à l'honneur en ce jour car cela n'est arrivé qu'à elle d'être le chemin que Dieu a choisi pour devenir homme.
Vous remarquerez qu'elle est devenue ce chemin sur deux registres. Non seulement Dieu s'est servi d'elle physiologiquement, du corps de sa mère, mais Il s'est servi de la liberté de sa mère. C'est pour cela que la phrase : "Je suis la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon ta Parole est tout à fait extraordinaire. Car à ce moment-là elle dit que Dieu est venu dans l'homme, Dieu s'est fait homme non pas seulement par une sorte de processus biologique, mais par une maternité à la fois biologique et spirituelle, par toute la personne humaine.
Quand on comprend bien cela, on comprend pourquoi Marie a une place si privilégiée dans l'Église. Car l'Église n'est que la continuation, sur un mode moins radical, car nous ne sommes pas mère de Dieu les uns et les autres, mais l'Église continue d'être le chemin humain par lequel Dieu vient rejoindre l'homme. Et vous comprenez pourquoi, au concile Vatican II, en rédigeant la constitution sur l'Église, Lumen Gentium, on a terminé par la vierge Marie. Non pas pour ajouter une petite notre de tendresse et de douceur féminine qui ferait que "ça passe mieux", que la foi ne soit pas uniquement concentrée sur une personne de sexe masculin, le Christ, mais qu'il y ait le pendant, la vierge Marie, avec toute cette consolation affective que l'on a parfois exagérée. Mais parce que le mystère même de Marie nous explique comment est l'Église. Et c'est pour cela que c'est notre fête, aujourd'hui. C'est notre fête au sens où l'Incarnation continue parce qu'en chacun d'entre nous, le Christ se fait plénitude de l'humanité. Comme dira saint Paul : "Il se fait plérôme", rassemblement du corps tout entier. Et comment ? Par l'homme, par ceux-la même qu'Il rassemble, par ceux-là même qu'Il "utilise" biologiquement et spirituellement comme la vierge Marie, c'est-à-dire par tout notre être, jusque dans notre corps pour le ressusciter. Et par notre liberté, par ce consentement fondamental de notre foi à la grâce de Dieu et à l'aventure du salut.
Je crois que c'est tout simple mais c'est très important de savoir qu'aujourd'hui nous, infiniment moins que Marie, car nous ne sommes pas comme elle "pleine de grâce". Nous avons dans le cœur beaucoup d'autres choses que de la grâce, hélas. Mais en réalité être chrétien, être baptisé, c'est cela. C'est non seulement être incorporé au Christ, devenir l'homme plénier du Christ, l'homme total comme dit saint Paul, mais c'est que notre humanité, dans le temps, dans l'histoire, devient véhiculé de la présence de Dieu, d'une certaine manière devient véhicule du fait que le Christ, rassemblant petit à petit, son corps qui est l'Église, rassemblant le monde entier et construisant tout en vue du Royaume, se sert de nous. Il nous prend comme chemin. C'est une énorme responsabilité et l'on comprend pourquoi le sens profond de notre foi c'est cela : "Je suis la servante du Seigneur !" Non pas dans le sens de se faire des carpettes et se mettre à quatre pattes. Au contraire, nous sommes les serviteurs, ceux qui ont été élus à la dignité. Désormais "toutes les nations la diront (et nous dirons) bienheureuse " comme Église. Notre grande dignité, ce mérite immérité, c'est le fait que Dieu passe dans l'humanité par l'humanité.
Alors, au moment de célébrer cette eucharistie, souvenons-nous de l'immense grâce qui nous est faite, de l'immense don qui nous est fait. Non seulement le don de la grâce par lequel nous sommes effectivement fils de Dieu, entrant progressivement dans la plénitude du Royaume, mais le fait que, aujourd'hui, si minables que nous soyons, nous sommes comme associés au plus intime de nous-mêmes, par tout ce que nous sommes, tout notre être, à ce mystère de l'entrée de Dieu dans le monde. C'est aujourd'hui vraiment la fête de l'Église.
AMEN