CÉLÉBRATION DE L'ANNONCIATION

Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (25 mars 1991)
Lundi de la deuxième semaine de carême
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

a fête de l'Annonciation de l'Incarnation du Seigneur est, je crois mais je ne l'assurerai pas, la seule fête de l'année liturgique qui n'ait pas une place d'abord liturgique. Elle a une place chronologique ou plus exactement biologique puisque lorsque l'Église a fixé la fête de la Naissance de Jésus au solstice d'hiver, la naissance du soleil, le 25 dé­cembre, elle a tout simplement, dans la logique que nous connaissons bien, calculé la fête de la concep­tion du Christ neuf mois auparavant. Ce qui fait que cette fête qui est très chronologique au sens des cho­ses humaines est liturgiquement anachronique. Elle devrait davantage se situer au début de l'Avent comme nous préparant à la naissance du Seigneur. De plus, cette année, pour des raisons de calendrier, le 25 mars tombant le Lundi Saint, la fête de l'Annonciation a été transférée après Pâques. Tout cela est peut-être un peu compliqué, mais je vais m'en servir. Après tout, ce n'est peut-être pas aussi anti-logique que cela de célébrer l'annonce de l'Incarnation après Pâques Parce que je crois personnellement que la fête de Pâ­ques se place avant celle de l'Incarnation, non pas au niveau du calendrier mais au niveau du sens théologi­que.

En effet, la fête de Pâques est l'achèvement du mystère du Christ et, pour qu'il s'achève, il fallait qu'il commence. Et le plus important n'est pas dans le commencement, c'est dans la fin. saint Thomas disait que "c'est la fin qui donne le sens au commencement." Ceci nous ouvre la perspective de réfléchir à cette fête de l'Incarnation du Seigneur dans la lumière post-pas­cale. Ce n'est pas la fête la plus importante de l'année, c'est le mystère de Pâques. Mais pour que cette fête de Pâques s'accomplisse, il fallait que le Christ s'incarne. Pour que le Christ puisse offrir le sacrifice de sa chair et de son corps, pour l'humanité mais pas extérieur à l'humanité, il fallait que l'humanité déjà reçoive cette chair et ce corps pour qu'elle devienne désormais l'autel, le lieu de l'offrande d'abord dans la vierge Marie puis dans l'Église que nous sommes. La fête de l'Incarnation du Seigneur est donc éminemment une fête pascale, une fête de la Résurrection, une fête du "Verbe qui se fait chair" pour que cette chair de­vienne celle du salut du monde.

Mais ceci dit, je crois que la mort et la résur­rection du Christ, n'est pas encore l'achèvement, le parachèvement de l'Annonciation. Car si cette fête est la plus importante de l'année elle n'est que la mani­festation d'une autre fête, elle n'est que la significa­tion, aux yeux des hommes et d'abord des apôtres, de ce que le Christ a réalisé avant sa mort et sa Résur­rection. Et la fête de l'Incarnation du Christ, comme celle de sa mort et de sa Résurrection, trouvent leur sens le plus originel et le plus éternel dans le repas eucharistique. Car, en définitive, si le Christ, Fils de Dieu, était venu dans la chair comme un homme, pour mourir comme un homme, Il serait un fondateur de religion définitivement inscrit dans le passé. A la seule différence, mais elle est notoire, qu'Il soit le Fils de Dieu ce que les autres ne sont pas. Mais même étant le Fils de Dieu dans la chair, si cette chair était simplement morte-et ressuscitée, et que les apôtres n'aient que ce témoignage, nous ne serions probable­ment pas ici aujourd'hui car il n'y aurait pas d'eucha­ristie à célébrer.

La Cène du Seigneur, lorsqu'Il livra son corps et son sang, abolit d'abord tous les sacrifices extérieurs de l'Ancien Testament, "le sang des tau­reaux et des boucs" qui sont le symbolisme de la puri­fication mais qui ne sauvent pas radicalement. Il prend chair, et de cette chair, Il fait le sacrifice de l'Alliance Nouvelle. Mais ceci ne pouvait pas être restreint dans la réduction de sa vie d'homme. La vé­ritable finalité, l'achèvement de l'Incarnation du Christ, c'est-à-dire du temps qu'Il a passé sur la terre et dont nous fêtons aujourd'hui le commencement, c'est l'eucharistie, c'est le don de son corps et de son sang au-delà de l'évènement historique, chronologi­que de sa mort et de ses apparitions comme Ressus­cité.

C'est pourquoi cette Incarnation du Seigneur peut prendre sa place de façon assez logique dans le mystère de Pâques car c'est ce mystère-là qui l'éclaire mais plus encore l'eucharistie de la Cène que la mort et la Résurrection qui est la preuve donnée par le Christ que l'eucharistie est vraie. Il a donné son corps en nourriture dans sa mort, et cette mort est signifiée le Vendredi-Saint. Dans cette nourriture, Il donne sa vie éternelle et celle-ci est signifiée, manifestée dans les apparitions du Ressuscité. Il n'y aurait pas eu les apparitions du Ressuscité s'il n'y avait pas eu l'eucha­ristie célébrée quelques heures avant pour bien signi­fier que ce que le Christ nous laissait ce n'était pas seulement un évènement historique concernant sa chair dans la mort et un évènement trans-historique concernant sa résurrection dans la chair. C'était un évènement de tous les temps et de chaque instant par l'eucharistie, par le don permanent de son corps et de son sang à tous les hommes de tous les temps jusqu'à la fin du monde.

Mais ceci n'est pas encore la fin de l'histoire. Ce n'est pas encore, je crois, l'achèvement de cette fête d'aujourd'hui car le Christ ne nous a pas donné uniquement sa chair et son sang, ce qu'Il a pris de la vierge Marie. Il ne nous a pas simplement donné sa vie de Fils. Ce n'est pas uniquement pour que nous partagions sa vie ou sa nature divine que le Christ s'est incarné et qu'Il continue de s'incarner dans le pain et le vin. Si ce n'était que cela, ce serait déjà très beau, ce serait déjà très grand, mais insuffisant. Pour­quoi ? Parce que, dans l'eucharistie, le Christ non seulement veut nous faire partager ce qu'Il est Lui-même comme Fils, comme Verbe venu dans la chair, mais Il veut nous faire vivre ce qu'Il vit depuis tou­jours dans la Trinité de Dieu. "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en Moi comme Moi je demeure dans le Père." Il vivra comme Moi je vis dans le Père. Demeurer dans le Père, vivre dans le Père c'est célébrer la communion trinitaire de Dieu Père, Fils et Esprit-Saint. Quand le Christ vient dans la chair humaine et qu'Il prolonge cette présence dans l'eucharistie pour venir dans notre propre chair hu­maine c'est pour célébrer, en nous, la vie trinitaire. C'est-à-dire que lorsque nous communions à son corps et à son sang, Dieu le Père engendre en nous son Fils dans l'amour de l'Esprit Saint. Nous sommes devenus la demeure de la Trinité, la demeure vivante, la demeure où la Trinité continue de vivre, la demeure ou la trinité continue d'agir et la demeure où la Trinité continue d'accomplir son dessein d'amour, de salut, de résurrection et de vie éternelle.

Je crois que c'est cela le sens de la fête que nous célébrons aujourd'hui comme le commencement. Mais nous la célébrons dans l'eucharistie comme l'achèvement. Un achèvement inachevé parce que cette vie trinitaire en nous, qui est vraie, qui est réelle, doit nous mener, d'eucharistie en eucharistie, vers la demeure du cœur de Dieu au-delà de notre propre sacrifice qui devra être eucharistique, vers celui de notre propre mort et de notre propre résurrection configurée à celle du Christ.

Ainsi nous voyons toute cette amplitude que prend le mystère du Christ dans la chair à partir du don qu'Il a fait de sa chair et de son sang dans l'eucha­ristie. Il est venu dans la force de l'Esprit saint qui a couvert la Vierge de son ombre, Il est venu dans l'obéissance au Père. C'est dans cette obéissance à la volonté du Père qu'Il célèbre l'eucharistie et dans sa mort donne l'Esprit pour que le Père, le Fils et l'Esprit fassent leur demeure en nous, s'engendrent mutuelle­ment en nous, s'aiment en nous, se réjouissent en nous et que, cette demeure-là, soit notre chemin, notre route et notre Pâque jusqu'au jour où nous rentrerons dans la maison du Père par la force de l'Esprit et dans la Résurrection du Christ. Alors l'eucharistie sera to­talement achevée, l'Incarnation sera totalement par­faite car nous entrerons nous-mêmes de façon eucha­ristique dans le mystère de Dieu et nous dirons nous aussi : "Je n'ai ni sacrifice ni holocauste à t'offrir. Tu m'as façonné un corps dans le corps du Christ. Alors je dis : "Voici, je viens !"

 

AMEN