L'INCARNATION, PLÉNITUDE DE LA PROXIMITÉ DE DIEU

Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (25 mars 1990)
Samedi de la troisième semaine de carême
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

es hommes imaginent spontanément que Dieu est infiniment lointain, que Dieu, dans sa per­fection, dans son absolu, dans sa plénitude, est sans aucune mesure, sans aucun rapport avec ces pauvres insectes, ces pauvres fourmis que nous som­mes à la surface de la terre. Quand on prépare au ma­riage des jeunes fiancés qui ne sont pas très prati­quants, qui ont la foi d'une façon un peu générale et pas très éveillée par rapport à ce qu'ils ont appris dans leur enfance, une des plus grosses difficultés c'est de leur faire admettre que Dieu puisse s'intéresser à eux. Ils veulent bien croire en quelque chose, peut-être quelqu'un de tout-puissant, d'infini, mais que ce quel­qu'un puisse se faire proche, puisse avoir quelque chose à voir avec leur amour, avec leur vie quoti­dienne, voilà ce qui est très difficile à admettre. Et de fait, dans la plupart des civilisations, dans la plupart des religions, Dieu c'est Celui qui est Tout Autre, c'est Celui dont on s'approche avec une sorte de terreur, Celui qu'on essaie de se concilier pour ne pas être écrasé par sa présence.

Et bien toute la Bible, et donc l'ancien Testa­ment, est une révélation permanente de la proximité de Dieu. S'il y a une caractéristique fondamentale de la révélation que Dieu a faite de Lui-même, aux juifs d'abord, aux chrétiens ensuite, c'est la révélation de sa proximité. Toute l'histoire d'Israël est un effort inces­sant de Dieu pour faire comprendre aux hommes qu'Il est "tout proche". On nous dit que "Dieu parlait à Abraham face à face", qu'Il parlait à Moïse "comme un ami parle à son ami". Et sans cesse cela revient. Sans cesse Dieu vient se mêler à l'histoire des hom­mes, prendre part aux évènements les plus quotidiens comme aussi les plus importants de l'histoire de son peuple d'Israël. Dieu a choisi ce peuple pour lui faire sentir son amitié, sa proximité, son intimité, son amour. C'est cela l'essentiel de ce que Dieu a voulu faire comprendre. Il n'est pas quelqu'un de lointain, Il n'est pas quelqu'un d'inaccessible. Il est quelqu'un qui vient mêler sa vie à notre vie, qui vient prendre place à l'intérieur de notre histoire comme un ami, un parte­naire, quelqu'un d'extrêmement proche.

C'est pourquoi l'Incarnation de Jésus que nous célébrons aujourd'hui en cette fête où l'ange vient annoncer à Marie que Jésus va prendre chair en elle, que le Fils de Dieu va devenir un homme comme nous, l'Incarnation de Jésus est comme l'accomplis­sement, la plénitude de cette révélation qui traverse tout l'Ancien Testament par laquelle Dieu a essayé de faire comprendre aux hommes qu'Il était proche. Pour cela Dieu n'a rien trouvé de mieux, n'a rien trouvé de plus beau, de plus grand, que de se faire un homme comme nous l'un de nous, semblable à nous, humble et pauvre comme nous. Ce Dieu infini, immense, dont les hommes avaient si peur, à force de leur dire qu'Il était proche d'eux, a fini par descendre sur la terre et de prendre un corps comme le nôtre, un esprit, une âme, un cœur, une vie comme nous pour pouvoir partager avec nous tous les évènements d'une vie d'homme, de la naissance, de la croissance, de l'ado­lescence jusqu'à l'âge adulte et à la mort, pour parta­ger toute une vie avec ses joies, ses souffrances et sa mort.

L'Incarnation de Jésus c'est la plénitude, l'aboutissement, la totalité de cette révélation que Dieu voulait nous faire qu'Il était proche de nous, Et ce qui est merveilleux dans cette incarnation de Dieu, dans cette venue de Dieu c'est que ce n'est pas seule­ment Dieu qui descend du ciel jusqu'à nous, qui s'abaisse de son infini jusqu'à notre petitesse, ce n'est pas seulement une visite de Dieu aux hommes, mais Dieu va surgir de l'intérieur de nous-mêmes. En se faisant homme, le Fils de Dieu prend chair dans le sein de Marie. Comme tous les enfants d'homme, il va jaillir de l'intérieur du cœur de l'homme, de l'intérieur de la chair d'une maman. Jésus prend chair, prend corps, prend vie à l'intérieur du sein de sa mère qui est une femme comme toutes les mères. En descendant jusqu'à nous, Dieu remonte de l'intérieur de nous-mêmes pour nous élever avec Lui jusqu'à Dieu. Ce n'est pas seulement une visite de Dieu chez nous. C'est aussi une transformation de l'intérieur de ce qu'est un homme puisque cet homme qui naît comme tous les hommes est en même temps le Fils de Dieu et vient apporter au cœur de notre humanité, au centre le plus intime de l'humanité, sa présence de Dieu. Dé­sormais, Dieu n'est pas loin, Dieu ne vient même pas de loin, Dieu est là, Dieu est proche, Dieu est avec nous. "Une vierge concevra et son enfant s'appellera Emmanuel : Dieu avec nous !" Dieu est avec nous, voilà la naissance de Jésus dans le sein de Marie. Dieu en nous, à l'intérieur de nous, mêlé à nous, ne faisant plus qu'un avec nous. Et si Jésus, Dieu le Fils, s'est fait ainsi homme comme nous, Il va venir à l'in­térieur de chacun de nous pour prendre chair à nou­veau dans notre propre corps. Par la communion, par l'eucharistie, vous allez recevoir comme nourriture le corps de Jésus et comme boisson son sang.

Cela veut dire que la chair de Jésus, le sang de Jésus vont devenir comme un aliment un aliment est quelque chose que l'on assimile, quelque chose que, par la manducation, par la digestion, nous faisons nôtre. Ce que nous avons mangé devient notre propre chair, notre propre corps. Et bien, le corps de Jésus, le sang de Jésus, va devenir votre propre corps, votre propre sang, votre propre chair. Le corps de Jésus va se mêler à votre chair pour ne faire plus qu'un avec vous.

Ainsi, d'une certaine manière, ce qui s'est passé en Marie quand le Fils de Dieu a pris chair en elle, va se passer aussi en vous. Le Fils de Dieu, Jésus va prendre chair en vous, non pas parce que vous seriez la mère de Jésus, mais parce qu'Il va unir sa chair à la vôtre comme Il a pris sa chair de la chair de Marie, avec une intimité aussi grande. Voilà comment la communion de l'eucharistie est l'achèvement, le dernier mot de l'Incarnation de Jésus, comme l'Incar­nation de Jésus était l'achèvement de la révélation de Dieu aux hommes dans la Bible. Quand Dieu a un dessein dans son cœur, Il le poursuit pas à pas, de plus en plus profondément, en allant toujours plus loin dans la réalisation de ce plan. Le plan de Dieu, le des­sein de Dieu c'est d'être infiniment proche de nous. Il nous aime tellement qu'Il veut ne plus faire qu'un avec nous. Ce que vous allez accomplir aujourd'hui, ce que nous allons tous accomplir aujourd'hui c'est l'achève­ment, c'est la plénitude de la venue, de la naissance de Jésus dans l'Incarnation.

Rendons grâce, une fois encore, pour ce mystère de l'eucharistie dont nous avons peut-être trop l'habitude, que nous vivons sans trop y penser. Rendons grâces à Dieu pour ce don qu'Il nous fait de Lui-même, ce don si intime, si profond qu'il nous nourrit de sa présence.

 

 

AMEN