ANNONCIATION A MARIE
Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (25 mars 1987)
Mercredi de la troisième semaine de carême
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
R |
éjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi !" Pourquoi la vierge Marie tient-elle une place si importante et si décisive dans la tradition de notre foi ? Je voudrais vous le faire sentir, ce matin, à travers deux références de notre monde moderne qui peuvent vous paraître n'avoir pas grand rapport avec le mystère de Marie : c'est la psychanalyse d'une part et les bébés-éprouvettes d'autre part.
Commençons par la psychanalyse. Que nous a appris la psychanalyse ? En réalité rien de bien neuf que nous ne sachions déjà, mais elle a su le formuler et nous l'expliquer. Elle dit ceci. Quand un petit enfant naît, durant les premières années de sa vie, se construit une relation unique avec ses parents. Et dans cette relation fondamentale et privilégiée de l'amour de son père et de sa mère, se construit la personnalité humaine d'un enfant. Et c'est si important que, par la suite, quand cette première relation fondamentale avec nos parents est bâtie, peut s'élargir le champ de toutes nos relations avec nos amis, avec les gens que l'on connaîtra plus tard. Mais cette base est comme l'assise, le fondement même de notre personnalité et de toutes les capacités très diverses et très grandes que nous pourrons ensuite d'entrer en relation avec les autres, pour construire ce vaste tissu que nous appelons la société.
Que nous apprennent les bébés-éprouvettes ou plus exactement que nous apprend le récent document du Vatican sur les bébés-éprouvettes ? Et bien prolongeant, de façon sans doute prophétique, ce que je viens de dire au sujet de la construction de la relation personnelle, les textes du Magistère nous disent que la relation du petit embryon à ses parents est si fondamentale qu'on ne peut pas la dissocier même de l'acte d'amour par lequel un homme et une femme se donnent l'un à l'autre pour donner la vie. Au fond, l'amour même des parents, le geste d'amour dans lequel ils se donnent l'un à l'autre, est constructeur et partie intégrante, et indispensable d'une certaine manière, de la constitution même de l'enfant. Et par conséquent l'insertion d'un acte technique, médical, biologique dans ce geste même de donner la vie, a quelque chose qui ne convient pas. Par conséquent, lorsqu'il s'agit de ces affirmations-là, c'est que l'Église, sans doute dans une visée prophétique, voit le caractère unique de la relation qui existe entre l'enfant et ses parents, relation qui va jusque dans le premier moment où il devient quelqu'un. Et l'on a beau dire que cela ne se passe qu'au niveau de la rencontre de deux cellules, en réalité, ces deux cellules qui se rencontrent sont déjà riches de tout l'amour qui les a fait se rencontrer. Et c'est infiniment dommage si les deux réalités, (la réalité biologique des rencontres des deux cellules et d'autre part la réalité spirituelle, humaine dans tout son sens de l'amour des parents qui se donnent l'un à l'autre), étaient d'une quelconque manière dissociées.
Et bien pourquoi tout cela nous apprend beaucoup de choses sur la Sainte Vierge ? Voici comment. Lorsque le Christ est venu sur la terre, lorsqu'Il s'est fait chair, c'est avec Marie, dans le sein de Marie, au moment même de l'Annonciation que s'est tissée entre le Verbe de Dieu fait chair, devenu homme, et sa mère, une relation absolument unique Et il n'est pas exagéré de dire que cette relation unique de Jésus avec sa mère est pour ainsi dire porteuse de toutes les relations que Jésus, le Verbe de Dieu, le Fils éternel, pourra jamais entretenir avec tous les hommes. Cette première relation humaine de Jésus, devenant homme, avec Marie sa mère, L'accueillant dans sa chair et dans son sein, est l'endroit où se rassemblent les relations humaines du Christ avec tous les autres humains. D'une certaine manière il est vrai de dire que Marie a donné au Christ la possibilité d'entrer en contact humain avec chacun d'entre nous. C'est pour cela que c'est absolument décisif. La relation du Christ à Marie est porteuse, est le point de départ, le point de construction de tout l'édifice de l'Église. Chaque fois qu'il y a relation entre le Christ et un chrétien, n'importe lequel d'entre nous ou de nos frères, cette relation renvoie, se fonde, se construit sur la relation que Jésus, devenant homme, a voulu avoir avec sa mère. C'est pour cela que, lorsqu'on parle de l'Église, on parle toujours de Marie, car si l'Église est le peuple, enraciné, construit dans la personne même du Verbe fait chair, si l'Église est l'édifice de pierres vivantes fondée sur la pierre d'angle qu'est l'humanité du Christ, pour que ce soit possible, il fallait qu'il y ait une première relation, celle du Christ avec sa mère, à l'intérieur de laquelle et par laquelle toutes les relations postérieures puissent, un jour, se construire.
C'est cela que veut dire "comblée de grâces". Cela ne veut pas simplement dire que Marie a beaucoup plus de chance que nous, qu'elle est plus "gâtée" que nous. Mais cela veut dire que toute grâce qui est accordée à un quelconque croyant, elle y est d'une manière ou d'une autre associée. Cela ne peut pas être autrement. Toute grâce est un don du Verbe Lui-même, de l'amour de Dieu par le Verbe à l'homme. Et comme cette grâce est toujours fondée sur une relation humaine, cette relation humaine ne peut pas court-circuiter la relation humaine primordiale, fondamentale que le Christ a eue avec sa mère. C'est par Marie et en Marie que Jésus a appris à être homme, et comme on le dit parfois aujourd'hui, à être homme pour les autres hommes, d'abord pour elle, évidemment, mais aussi pour nous tous et pour notre salut.
C'est pour cela que nous n'avons aucune raison, et cela n'aurait pas de sens de mettre en concurrence la relation que nous avons avec le Christ, comme le Dieu qui exécute la justice, les décrets divins, et une autre relation que nous aurions avec Marie, comme la mère de douceur, consolante, etc... qui aurait cette espèce de tendresse et d'humanité que le Christ serait incapable d'avoir. En réalité, lorsqu'on contemple l'humanité du Christ qui est la source de notre salut, on ne peut pas la dissocier de celle qu'Il a choisie pour être sa mère, la vierge Marie. C'est pourquoi, sur la croix, le Christ pouvait dire en toute vérité, avec une exactitude et une force que nous soupçonnons à peine : "Femme, voici ton Fils !" C'est une parole qui se repose sur chacun d'entre nous, à partir du moment du baptême et qui est forte et lourde de tout le tissu humain, charnel, psychologique, spirituel que le Christ a vécu avec Marie sa mère et dont nous devenons, par grâce, les bénéficiaires.
AMEN