FETE DE L'ANNONCIATION
Is 7, 10-15 ; He 10, 4-10 ; Lc 1, 26-38
Annonciation - (4 avril 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Comme je vous le disais au début de cette eucharistie, il est certain que la tradition de la représentation du mystère que nous fêtons aujourd’hui s’est orientée on le comprend trop bien, uniquement vers la scène que nous avons entendu proclamer tout de suite, qui est la scène de l’Annonciation. Cela a développé une thématique : la fête de l’annonciation comme la fête de l’obéissance de la Vierge Marie, comme l’irruption du Salut dans la vie d’une jeune femme de Nazareth, bref, tout ce qu’on a pu développer autour du thème de Marie comme modèle et première des croyants. Ca n’est pas faux évidemment, à ceci près que le sens même de la fête de cette annonciation, c’est une fête du Sauveur, c’est-à-dire c’est la fête de l’entrée de celui qui est le créateur, de celui dont Jean dit « Par lui tout a été fait » dans ce monde et dans la créature.
Ce n’est pas tout à fait un hasard et ça peut nous donner à réfléchir que la fête de l’annonciation puisse être si rapprochée et si liée au mystère de la résurrection. Elles se correspondent d’une façon extrêmement rigoureuse. En effet, qu’est ce que la résurrection ? C’est la première fois que l’on veut signifier que quelqu’un qui était parmi nous, qui s’est manifesté comme homme dans la plénitude d’une humanité sans doute exceptionnelle, mais vraiment une humanité avec un corps, une âme, des sentiments humains, une liberté humaine, une volonté humaine, une intelligence humaine, cette réalité-là est passée de ce monde au Père, est entrée dans le mystère de la Trinité. Autrement dit, le vrai problème de la résurrection, celui qui a passionné et captivé toute la tradition théologique aussi bien en Orient qu’en Occident, c’est comment la réalité d’une créature, c’est-à-dire la réalité du fils de Dieu Jésus de Nazareth, a pu entrer définitivement dans le cœur de la Trinité. Car ce que nous confessons, ce que nous croyons, c’est qu’en Dieu, il y a une humanité concrète, celle de Jésus. C’est ça que nous voulons dire quand nous disons « Il siège à la droite de Dieu ». Ca veut dire qu’il y a une réalité humaine, comme la nôtre transfigurée et glorifiée par l’Esprit saint, mais qui est réellement dans le cœur même de la Trinité. Elle ne fait pas nombre avec la trinité, il n’y a pas une personne de plus, mais une des trois personnes, le fils, est aujourd’hui dans la Trinité, avec sa nature humaine qu’il n’a en rien ni refusée, ni reniée, ni anéantie. Ca, c’est la première question, comment l’humanité de Jésus est entrée dans le monde de la Résurrection, dans le monde de la Trinité pour nous y faire entrer à notre tour.
Il n’est pas étonnant qu’à l’autre bout de l’évangile, par une sorte de démarche régressive, on se soit posé la question : comment celui qui est éternellement fils de Dieu est entré dans la nature humaine ? Comment est-il entré dans le monde ? S’il est le créateur, il est l’absolu, il est la totalité, il ne peut pas être fini comme une créature, il ne peut pas être limité par les contours d’une nature humaine. Comment a-t-il fait pour effectivement entrer dans la condition humaine ? C’est là que se situe tout le problème de l’incarnation du Sauveur. C’est cela que nous fêtons aujourd’hui. Comment lui, le fils éternel de Dieu, peut entrer réellement dans notre nature humaine. J’aime autant vous dire que ça a fait couler beaucoup d’encre, et que les cinq ou six premiers siècles de l’Eglise ne se sont bagarrés que là-dessus, ce qui montrait d’ailleurs le niveau de leur intuition et de leur compréhension intellectuelle du mystère. Ce n’est pas de la dévotion à deux sous, c’était vraiment le mystère dans son ensemble, dans son intégrité, c’est-à-dire comment Dieu lui-même, personnellement, peut entrer dans la condition humaine. De même qu’on se demande comment Dieu, une fois qu’il a pris cette condition humaine, peut la faire rentrer dans le mystère de la Trinité.
Frères et sœurs, inutile de vous dire qu’il n’y a pas de réponse ou d’explication. Nous n’avons pas de document, sinon ce que proclame la foi comme cet évangile que nous avons entendu tout à l’heure. Toutefois, il y a un texte qui aujourd’hui a attiré plus spécialement mon attention, et sur lequel j’aimerais vous suggérer une réflexion, c’est celui de l’épître aux hébreux que nous avons entendu tout à l’heure. Quand il s’agit de dire comment Dieu est entré dans le monde, vous avez remarqué, l’auteur prend un petit passage d’un verset du psaume 39. « Tu n’as voulu ni holocauste ni victime, mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as voulu ni sacrifice, ni oblation, alors j’ai dit : me voici, je viens ». Qu’est ce que ça veut dire ? Jusque là, la manière d’entrer en relation entre Dieu et les hommes, c’étaient des gestes symboliques, des sacrifices, des oblations, des gestes rituels. Et qu’est ce qui change entre le premier et le second régime ? C’est qu’au lieu d’être dans les symboles et dans les signes, on est dans le « me voici, je viens pour faire ta volonté ». On passe des gestes symboliques à la réalité du « je », du « moi du fils de Dieu qui dit je viens. Je viens dans un corps, je viens dans le monde ». C’est ça que nous fêtons aujourd’hui.
Il y a un certain nombre de pères de l’Eglise qui se sont émerveillés devant ce passage et qui ont écrit des choses extraordinaires, notamment une chose vraiment symptomatique. Qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans le nouveau testament par rapport à l’ancien ? Ce ne sont pas des prescriptions en plus, ce ne sont pas des exigences morales en plus. Ce ne sont même pas d’une certaine manière des exigences cultuelles en plus, puisque des règles comme celles de l’eucharistie sont directement inspirées des rituels juifs de la coupe de vin, du pain sans levain etc. Bref, il n’y a rien de plus. Mais qu’est ce que Dieu a apporté de plus ? Non pas des choses à faire, non pas des choses à dire, non pas des choses à penser, il n’a apporté qu’une chose nouvelle, c’est lui. Et c’est ça le cœur de la foi.
Le cœur de la foi, et c’est ça que nous fêtons aujourd’hui, c’est la question « qu’est ce qu’il y a eu ce jour-là dans la création ? » Rien de plus à la création, mais Lui dans sa création. Ca peut paraître étonnant, mais c’est le cœur de la foi. Il n’y a rien de plus, rien de moins, mais c’est la pierre de touche. Si nous croyons que c’est vraiment Dieu lui-même qui est venu, alors effectivement nous sommes chrétiens, nous sommes croyants. C’est Dieu lui-même qui s’est fait chair, comme Dieu s’est fait corps glorifié pour nous introduire dans le royaume de Dieu. Mais si nous ne croyons pas ça, nous avons à peu près le même humanisme que la philanthropie de l’Unesco et toute autre chose tout à fait respectable mais qui n’a jamais rien apporté de plus à l’humanité.