GOÛTER ET VOIR
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous êtes le sel de la terre et la lumière du monde", vous le savez, frères et sœurs, on choisit cet évangile pour la fête de saint Thomas d'Aquin pour manifester précisément que saint Thomas par son enseignement, par cette espèce de pénétration intellectuelle qu'il a manifestée à travers toute son œuvre a cette double qualité qui métaphoriquement est attribuée au sel, c'est-à-dire, c'est la sagesse, ca le mot sagesse vient du mot "sapere" qui veut dire avoir du goût, donc la sagesse chez saint Thomas d'Aquin, c'est trouver du goût à la réalité de Dieu. D'autre part, la lumière, parce que là encore, saint Thomas d'Aquin est un homme qui a cru vraiment à l'intelligence humaine, que la lumière est pour lui, par excellence la métaphore de l'intelligence.
C'est assez intéressant, parce que par ce double aspect, il est profond méditerranéen. Il est né à Aquino, dans le sud de l'Italie, donc, "plus méditerranéen que cela, tu meurs", et pour lui, précisément, il faut que la vie comporte deux choses : d'une part, la lumière, c'est la lumière de la Méditerranée, c'est cette lumière dont nous bénéficions ici à Aix, même quand il fait très froid, c'est la grande différence entre ici et les montagnes, je peux vous le dire, donc il fait très froid, mais c'est lumineux, et d'autre part, la sagesse, c'est-à-dire c'est ce sens très méditerranéen de la saveur. Il faut que les choses aient de la saveur. Évidemment, ces deux données, en soi, sont assez intéressantes, parce qu'elles ont des références très précises dans les sens, c'est le goût, la saveur, et les yeux. C'est ce qui fait que saint Thomas, dans son œuvre, n'est pas vraiment un auditif, il n'y a pas de comparaison avec la musique chez lui et c'est un peu la différence avec saint Augustin. Chez saint Augustin, la sensibilité musicale est première et je crois que c'est une des différences assez radicale, c'est que saint Augustin est un homme de parole, et saint Thomas, même s'il a beaucoup enseigné et beaucoup parlé, est d'abord un homme de l'écrit. C'est la parole vue, la parole écrite, soigneusement rédigée, formellement analysée, il faut que ça se voie, que ça se remarque, que ça se constate. Tandis que chez saint Augustin, sa première œuvre, c'est "de musica". saint Thomas n'a jamais écrit "de musica", ce n'était pas du tout dans son registre. Autrement dit, la théologie est conditionnée par ces deux attitudes presque sensorielles, le goût, la saveur, et la vue, voir. Et c'est pour cette raison que pour lui la tradition qui était inaugurée dans la philosophie de Platon, le sommet de la vie, c'était de voir. Je pense que Platon, ce n'était pas trop de goûter ni de manger, chez lui le goûter et le manger, cela concerne le ventre, et ce n'est pas digne de la philosophie. Saint Thomas fait le correctif à ce niveau, il avait la corpulence pour cela ! Donc, chez saint Thomas le sommet de la vie de la spiritualité, du cœur de l'intelligence humaine, c'était le "voir", il faut saisir dans le "voir". Cela développe chez saint Thomas une compréhension du monde, de la vie spirituelle et de la recherche de Dieu qui est le désir de voir. En fait, l'image qui, pour saint Thomas, est l'image directrice de la théologie, c'est l'architecture. D'ailleurs, il le dit toujours chaque fois qu'il commence une œuvre, il commence toujours par ce passage d'Aristote qui dit : le propre de l'architecte, c'est de mettre de l'ordre. Et c'est mettre de l'ordre de quelle manière ? C'est mettre de l'ordre pour que cela se voie, car l'œuvre architecturale est faite pour être vue. C'est pour cela que même si saint Thomas n'a pas pris lui-même l'image, on comprend très bien qu'on ait comparé la Somme Théologique à une cathédrale. Effectivement, quand vous regardez ici, dans cette église, ce qui constitue cette église et toutes les cathédrales, c'est la sagesse de l'architecte, c'est-à-dire arriver à faire qu'on se trouve dans un endroit où l'on est bien (la saveur, le goût, ce qu'on déguste), mais on y est bien à travers un élément visuel qui est rationnel, construit et bien organisé.
Je crois que cela a marqué très profondément la théologie. Mais, vous voyez bien que c'est moins le cas chez saint Augustin, qui de temps en temps utilise des métaphores architecturales, chez lui, c'est davantage l'assemblage des morceaux de bois et de verre. C'est-à-dire que chez saint Augustin, c'est la vision artisanale de l'architecte. Saint Thomas avait une vision rationnelle, spirituelle et intellectuelle de l'architecte : il met de l'ordre avec son intelligence pour y voir bien, y voir clair, dans la luminosité même du regard intellectuel. Chez saint Augustin, ce n'est pas d'abord la construction qui l'intéresse, c'est plutôt ce côté presque insaisissable et qui nous le rend si sympathique aujourd'hui, et le fait que quand on se met en route vers Dieu, plutôt que la saveur, c'est la soif, c'est la faim, et plutôt que le visuel, c'est l'écoute, c'est tendre l'oreille. Je crois qu'il y a dans ces deux esprits, et c'est pour cela qu'ils ont quelque chose de profondément complémentaire dans notre tradition théologique occidentale, chez l'un (je force un peu le trait, mais vous comprenez ce que je veux dire), chez saint Augustin, on verra plutôt ce mystique insatisfait, toujours insatiable, toujours en train de démolir ce qu'il vient de construire. Quand vous lisez des œuvres de saint Augustin comme par exemple son Traité sur la Trinité, on s'aperçoit que si l'on cherche le plan, et Dieu sait que tous les éditeurs s'efforcent d'y trouver un plan d'une cohérence absolue, moi personnellement, je crois qu'il n'y en a pas, il y a une sorte de stratification, une sédimentation d'images les unes sur les autres, mais le dernier livre n'est pas absolument concluant. Tandis que chez saint Thomas, le Traité sur la Trinité est parfaitement ficelé, parfaitement construit, et à la fin, on a l'impression qu'il n'y a plus rien à dire, l'impression, je dis bien, l'impression!
Ce que je trouve extraordinaire, pour Augustin la sensibilité ne trouve jamais son compte dans la saveur, c'est plutôt la faim et la soif, l'intelligence ne trouve jamais son compte dans la contemplation, on est toujours insatisfait. C'est le côté fascinant de saint Augustin, c'est cette insatisfaction permanente qui anime sou œuvre. Tandis qu'en entrant chez saint Thomas, on a l'impression que la maison est construite. Il ne faut pas se laisser piéger, c'est moins construit que cela n'en a l'air, il y a aussi une véritable dimension de désir, d'attente, de savoir que la situation actuelle n'est pas la situation définitive, mais ça n'empêche que ces deux attitudes sont assez étonnantes.
C'est pour cela que je crois qu'il ne faut pas essayer de vouloir absolument de les mettre ensemble et de les faire coïncider. Si j'en crois certains ouvrages de sacramentaire, je crois que saint Thomas a vraiment compris ce que saint Augustin voulait dire sur les sacrements, à la fin de sa vie. Saint Augustin, pour comprendre les sacrements, faisait référence au langage et à la parole. Saint Thomas au début, prend la tradition là où elle en est, il comprend les sacrements comme des remèdes. C'est intéressant, parce que les remèdes, c'est ce qui remet de l'ordre dans une sorte d'architecture un peu délabrée qui est l'humanité blessée par le péché, et à la fin de sa vie il s'aperçoit qu'en fait, la clé des sacrements, c'est auditif, ce n'est pas d'abord le visuel, c'est l'auditif. Les sacrements sont des signes, et le prototype des signes, c'est le langage. Ils partent de points de vue, de contexte et de milieux culturels très différents, et ils font tous les deux de la théologie. Si l'Église d'Occident principalement les a pris comme référence, ce n'est pas simplement parce qu'ils nous faisaient du "tout prêt clé en mains", comme hélas parfois on les a lu, ce n'est pas du tout "prêt clé en mains", mais c'est au contraire parce qu'on a senti chez eux cette attitude à la fois divers, mais en même temps inspirée par la même intuition : le désir d'entrer le plus profondément possible dans la relation avec Dieu, mais on a vu chez l'un comme chez l'autre, à travers un univers de métaphores, d'images, de sensibilité, de références culturelles finalement assez différents (il y a plus de sept siècles entre les deux), et l'on se trouve devant deux attitudes de recherche théologique qui ont véritablement conditionné et restent aujourd'hui encore pour nous, des modèles.
Ce que nous pouvons leur demander, aujourd'hui alors que nous vivons dans un univers culturel très différent de saint Augustin et de saint Thomas, qu'ils nous inspirent pour que nous ne nous laissions pas piéger par le fait de vouloir reproduire indéfiniment des modèles. Il y a d'autres éléments à penser dans la culture contemporaine, que des gens comme saint Thomas et saint Augustin, si géniaux soient-ils ne pouvaient pas penser. Ce que nous pouvons sans cesse essayer de retrouver comme référence, c'est de voir comment eux, dans ce milieu-là, dans ces cultures-là, ont trouvé un chemin, une manière même de parler de l'intelligence, de la quête de Dieu, de l'approfondissement du mystère, que nous trouvions nous-mêmes aujourd'hui, quels que soient les moyens ou les niveaux de la recherche de Dieu, que nous trouvions les chemins pour le manifester, le signifier, le rendre audible et perceptible à travers notre vie.
AMEN