GRANDEUR ET PAUVRETÉ DE LA THÉOLOGIE

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, nous célébrons la mémoire de saint Thomas d'Aquin, un très grand théolo­gien, peut-être le plus grand théologien de l'histoire de l'Église. Théologien, c'est-à-dire celui qui s'est efforcé de scruter le visage de Dieu. Qu'est-ce que la théologie ? C'est l'effort humain pour connaître quelque chose de Dieu.

Saint Thomas a réintroduit dans la pensée chrétienne la philosophie d'Aristote qui avait été lais­sée de côté et dans laquelle il trouvait une assise so­lide dans la réalité et l'expérience que nous avons de la réalité. Les grandes thèses d'Aristote prises par saint Thomas c'est que toute connaissance s'origine dans l'expérience, c'est-à-dire dans le contact vécu, concret avec ce dont on veut parler, ce que l'on veut connaître. Mais la connaissance de Dieu, comment pourrait-elle s'enraciner dans l'expérience, car nous n'avons une expérience de Dieu qu'extrêmement partielle, obscure, par tâtonnement, nous ne voyons pas Dieu, c'est même un des grands drames de la pensée religieuse, que de ne pas pouvoir toucher, étreindre, voir, expérimenter ce Dieu qui est pourtant le centre de notre vie.

Alors, comment la théologie est-elle possible, comment une connaissance de Dieu est-elle possible puisque nous n'avons pas d'expérience de Dieu ? Ou plus exactement, nous n'avons qu'une expérience ex­trêmement obscure qu'on appelle la foi. La foi, c'est une connaissance de Dieu, mais comme le dit saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens, cette foi ne nous permet de pressentir Dieu que comme à tra­vers un miroir, comme une énigme, comme un mys­tère. La foi ne nous donne pas une définition de Dieu, moins encore une possibilité d'accéder à la nature de ce qu'est Dieu, car par définition, Dieu nous dépasse de toutes parts, et nous ne pouvons en aucune ma­nière, le saisir, nous approcher de Lui. La foi est une forme de connaissance qui ne s'appuie pas sur une expérience que j'aurais moi-même, mais sur la confiance que je fais à l'expérience d'un autre. Il y a une foi humaine, et saint Thomas après beaucoup d'autres théologiens nous dit que quand nous parlons par exemple d'une ville comme Pékin ou Tokyo, que sauf exception, nous n'avons jamais vu, nous ne par­lons pas à partir de notre expérience, mais en faisant confiance à l'expérience d'autres qui y sont allés, et qui nous ont dit quelque chose de ces villes que nous ignorons. C'est une forme de foi humaine, nous nous en remettons à l'expérience d'autrui pour pouvoir connaître quelque chose d'un objet que nous n'avons pas nous-même expérimenté. Évidemment, cette foi en l'expérience d'autrui suppose que nous ayons confiance dans le témoignons de cet autre. S'il s'agis­sait d'un fantaisiste, s'il s'agissait de quelqu'un qui a beaucoup d'imagination, nous ne pourrions pas fonder quoique ce soit sur ce qu'il nous dirait de Pékin et de Tokyo, parce qu'il risquerait d'inventer des choses qui n'existent pas. La foi, c'est donc une manière de sup­pléer à l'absence d'expérience personnelle et directe par l'expérience d'un autre à qui nous faisons confiance parce que nous avons des raisons fonda­mentales de penser qu'il est digne de confiance.

Alors, quand il ne s'agit plus de foi humaine, quand il ne s'agit plus de parler de Pékin ou de Tokyo, ou d'autres objets que nous n'avons jamais expéri­menté, mais quand il s'agit de foi divine, quand il s'agit de parler de Dieu dont nous n'avons pas plus l'expérience, moins encore que de Pékin ou de Tokyo, quand il s'agir de parler de Dieu, sur quelle expé­rience allons-nous nous fonder, sur quelle expérience cette foi va-t-elle s'appuyer pour nous permettre de parler de Dieu ? Le témoignage fondamental sur le­quel s'appuie notre foi s'appelle la révélation. Qu'est-ce que la révélation ? C'est une parole que Dieu lui-même nous adresse à travers notre pauvre langage humain si inadéquat soit-il, une parole que Dieu nous adresse pour nous parler de Lui, pour nous parler de son mystère, pour nous révéler, c'est-à-dire nous faire connaître, nous manifester quelque chose de ce qu'Il est et qui évidemment, échappe à notre emprise. A ce moment-là, nous découvrons que la théologie s'ap­puyant sur la foi, et la foi s'appuyant sur la révélation, l'expérience qui est au cœur de notre réflexion de croyant qui s'efforce de percer le mystère, l'expé­rience qui est au cœur de cette tentative de connais­sance c'est l'expérience même de Dieu. Voilà. Faire de la théologie, c'est cela la grandeur de la réflexion religieuse, et particulièrement de la réflexion chré­tienne, faire de la théologie, c'est appuyer notre pen­sée, notre effort de compréhension, notre effort de découverte sur une expérience qui n'est pas la nôtre, mais qui n'est pas non plus l'expérience d'un autre homme soumis à des erreurs possibles, c'est nous appuyer sur l'expérience même de Dieu. C'est la connaissance que Dieu a de lui-même qui est au cœur de notre réflexion de foi qu'on appelle la théologie. C'est en nous appuyant sur ce que Dieu connaît de son propre mystère et dont Il nous a fait partager par la révélation de quelques bribes, mais que nous savons essentielles puisque ce sont ces bribes qu'Il a jugé indispensable de nous communiquer. C'est donc en nous appuyant sur cette expérience infinie, extraordi­naire que Dieu a de lui-même, que nous pouvons es­sayer, tant bien que mal, pauvrement, humblement, mais avec fidélité et avec confiance, que nous pou­vons essayer de dire, de balbutier quelques mots de Dieu.

Vous voyez à la fois, la grandeur et la pau­vreté de notre réflexion spirituelle, de notre réflexion de foi, de notre réflexion théologique. Pauvreté, car il s'agit de quelque chose dont nous parlons et qui nous échappe, et qui nous échappera toujours, et qui de toute façon déborde de toutes parts de tout ce que nous pourrions jamais savoir et de tout ce que nous ne saurons jamais, y compris dans la béatitude, grandeur donc de cette réflexion théologique qui s'efforce de discerner quelque chose de cette réalité extraordi­naire, unique, centrale qu'est Dieu, grandeur donc de la théologie, et pauvreté et limite, car nous savons bien que nous ne pouvons qu'épeler quelques pauvres mots humains pour dire quelque chose qui nous dé­passe et nous dépassera toujours.

Si saint Thomas a écrit de longues pages sur le mystère de Dieu, et sur le mystère de toute chose, vu à partir de Dieu, il l'a fait avec une infinie humilité. On raconte cela, qui est, je crois, un événement histo­rique, que saint Thomas devenu relativement âgé (bien qu'à cette époque-là, on ne vivait pas aussi vieux que de nos jours), saint Thomas qui était en train d'écrire son œuvre majeure, ce qu'on appelle la Somme Théologique, s'est arrêté vers la fin. Il s'est arrêté sans avoir achevé son œuvre majeure de théo­logie, cette Somme Théologique. Quand ses disciples le pressaient de continuer cette œuvre majeure, de l'achever, il a répondu : "De toute façon, cela ce n'est que de la paille". Oui, tout ce que nous pouvons dire sur Dieu, même la plus grande chose que nous puis­sions dire et penser, et pourtant, ce ne sera jamais que de la paille par rapport à la splendeur qui est celle du mystère, et que Dieu nous révélera et nous donnera dans la vie éternelle.

 

 

AMEN