SAINT THOMAS D'AQUIN FACE AUX NOUVEAUX SAVOIRS

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

e jeune noble, issu d'une célèbre famille, la famille d'Aquin, fut confié dès l'âge de cinq ans au monastère de Monte Cassino près de Naples. Cet homme est né dans un univers relative­ment paisible et équilibré. C'est cet univers qui repré­sente dans l'histoire du monde chrétien, un des mo­ments les plus équilibrés. L'Église est partout, elle a reconquis une sorte d'autonomie, elle règle à peu près les conflits de politique internationale (c'est l'ONU de l'époque !). A vrai dire, ces conflits sont plutôt des escarmouches que de véritables guerres. L'Église est partout, ce sont des hommes d'Église qui conseillent les princes. Le roi saint Louis va devenir tertiaire franciscain. Les cités italiennes un peu remuantes essaient quand même de tout faire pour être en paix et en harmonie avec les exigences de l'Église. Le saint empire germanique, comme son nom l'indique, est un empire saint, donc chrétien. Tout va bien. C'est le monde de l'Europe. Aujourd'hui, on est tout fier d'Erasmus, mais tous les intellectuels du treizième siècle bénéficiaient du système Erasmus.

Saint Thomas d'Aquin commence sa forma­tion à Monte Cassino, il continue à l'université de Naples, puis il va à Cologne, ensuite à Paris avant de revenir à Rome. Tous les professeurs de l'époque font des carrières, c'est un anachronisme de le dire mais c'est la vérité, ce sont des carrières internationales. C'est un moment où les échanges commerciaux sont extrêmement florissants, c'est avant la peste noire, il y a une sorte d'optimisme extraordinaire, un enrichis­sement fantastique : on construit les cathédrales, et quand nous on se plaint de la TGB ou de la construc­tion de certains projets pharaoniques de notre époque, on devrait bien regarder ce que signifiait au treizième siècle, sur le territoire français, de faire se lever les cathédrales par dizaines, les investissements que cela représentait, et les dépenses énormes que cela entraî­nait, parce que tout était fait à la main. Il n'y avait pas Bouygues ni les grands travaux du Midi pour les ré­aliser avec du béton, c'était d'ailleurs beaucoup plus joli. Il y avait de la technique, on savait tout faire à cette époque, contrairement à ce qu'on pense parfois. saint Thomas vit dans cet univers-là. Un univers heu­reux, un univers joyeux, un univers de paix ? On l'idéalise un peu, mais c'est vrai quand même que c'était un très bon temps.

Et cependant, cet univers-là qui est unifié par une seule intuition qui est que toute connaissance, toute sagesse, tout ce que nous vivons vient de Dieu. Par conséquent il suffit de se référer à la Révélation chrétienne qui donne tout : on a les réponses dans l'Écriture, on a les réponses dans saint Augustin, on a les réponses dans tous les grands docteurs de l'Église. Et cependant, cet univers commence à se fissurer de l'intérieur. Arrive par l'intermédiaire de l'Espagne et des philosophes arabes, arrive un nouveau savoir : celui d'Aristote. Ce savoir, c'est le savoir des païens, ceux qui n'avaient pas connu le Christ, ceux qui n'avaient pas connu l'Ancien Testament, ceux qui avaient pensé par eux-mêmes. Et ce savoir était loin d'être négligeable. Il n'était pas toujours en accord avec la Révélation chrétienne. Parfois même il était explicitement en contradiction avec cette Révélation. Mais ce savoir était construit, il avait une logique, il avait des outils de pensée, il avait des méthodes, il était impressionnant.

A mesure qu'on traduisait les ouvrages d'Aristote, et aussi dans une moindre mesure, les ou­vrages de Platon, il commençait à se rendre compte qu'il y avait eu avant le Christ une autre aventure, finalement très belle aussi, mais redoutable, d'hom­mes qui à eux seuls, à partir des seules ressources de leur pensée et de leur raison humaine, avaient essayé de comprendre le monde. Dans ce treizième siècle, ces deux expériences, ces deux savoirs se sont ren­contrés. Ce n'était pas si simple de les faire coexister. Aujourd'hui, cela nous paraît un peu lointain, cepen­dant, cela ressemble à beaucoup de choses que nous vivons aujourd'hui. Quand nous disons que notre so­ciété a un savoir éclaté, que veut-on dire ? On veut dire la même chose, on ne tient plus les deux bouts de la chaîne. Ente toutes les sagesses spirituelles dont nous sommes les héritiers, de tous les coins du monde, et d'autre part, cette espèce de rage scientifi­que, technique, industrielle. Comment faisons-nous tenir les deux choses ensemble ?

Toutes proportions gardées, c'était un peu le même problème à l'époque de saint Thomas. Et touts proportions gardées, on pouvait trouver un peu les mêmes solutions. Il y avait ceux qui se précipitaient avec empressement sur les nouveaux savoirs, avec l'impression qu'ils allaient résoudre tous les problè­mes et apporter une réponse à toutes les questions. Et il y avait ceux qui ne voulaient rien entendre de ces nouveaux savoirs, et qui se repliaient sur le vieux savoir traditionnel dont le symbole (c'était un peu contre son gré, il faut bien le dire), était la théologie de saint Augustin.

Il y avait donc véritablement (les mots ont été inventés à cette époque-là, ils n'étaient pas si naïfs que cela), une authentique discussion, un véritable débat entre les "anciens" et les "modernes". Et on parlait déjà de la pensée moderne au treizième siècle, on n'a pas attendu Descartes.

Dans ce conflit, saint Thomas d'Aquin repré­sente l'aile marchante, les francs-tireurs, parce qu'il fait partie (sans doute sous l'influence de son maître Albert le Grand qu'il a connu et dont il a suivi l'ensei­gnement à Cologne), il fait partie de ceux qui n'ont pas peur des nouveaux savoirs. Il fait partie de ceux qui pensent qu'après tout, si Aristote s'est servi de sa raison humaine, s'il a élaboré une méthode, une logi­que, un savoir biologique, etc … avec les limites de l'époque, cela ne pouvait pas être si mauvais. Qu'il faille exercer une sagesse, un discernement, c'était évident, mais il ne fallait pas rejeter tout d'un bloc, comme on dit parfois, évacuant le bébé avec l'eau du bain. D'une certaine manière, c'est cela la grandeur de saint Thomas. Il fallait le discernement et la sagesse d'un saint pour comprendre que ce qui venait de l'homme n'était pas nécessairement pervers, méchant, condamnable, ou dangereux.

L'université de Paris à cette époque-là (je ne sais pas comment elle est aujourd'hui), était particu­lièrement audacieuse, elle était prête à ne pas rester sur des positions acquises, et de temps en temps, elle entrait dans des conflits assez violents avec son ar­chevêque. saint Thomas d'Aquin était un petit peu le représentant de ceux qui pensaient qu'il fallait quand même essayer de prendre en compte ces nouveaux savoirs. Et la sagesse de Thomas d'Aquin a été fina­lement de dire ceci : l'homme fait face à de multiples savoirs, il n'y a pas une théorie du savoir totalement et pleinement unifiée. Il n'y a pas une sagesse dont on peut faire découler tous les éléments, tous les degrés, toutes les articulations depuis le début jusqu'à la fin. Certes, c'est l'idéal vers lequel nous tendons, mais nous ne pouvons pas le maîtriser comme tel. Le seul qui puisse avoir la plénitude de la sagesse, qui maî­trise aussi bien les anciens que les nouveaux savoirs, c'est Dieu. Nous, tout ce que nous pouvons faire, c'est de participer à cette sagesse de Dieu mais sur un mode nécessairement limité, fini, avec des failles. Si bien qu'on ne pourra pas présenter une théorie du savoir absolument homogène. Nous aurons toujours "des domaines" du savoir. Mais ces domaines du sa­voir au lieu de les déclarer éclatés, incontrôlables, dangereux, nous devons simplement nous contenter de pouvoir les parcourir et d poser par hypothèse que seul Dieu est capable de les unifier.

C'est plein d'enseignement pour nous aujour­d'hui. Il y a plusieurs manières dans notre pensée et dans notre intelligence de la foi, de nous situer par rapport au monde moderne. Il y a une manière de le considérer comme extrêmement dangereux, préten­tieux, pervers, et que la source de tous les malheurs se trouvent dans ces nouveaux savoirs techniques, in­dustriels, ou autres. C'est faux ! C'est complètement faux, parce que le problème, quand on découvre des choses en mathématique, en astronomie, en physique, en chimie, quand on fait des applications industrielles, c'est un savoir. Et ce n'est pas le moment de dire qu'il ne faut pas le faire parce que c'est de la physique, de la chimie, ou de la biologie moderne. Mais le pro­blème consiste à essayer de considérer l'ensemble des savoirs. C'est d'essayer de respecter la hiérarchie des savoirs, comme l'a dit plus tard un célèbre thomiste, Jacques Maritain, "les degrés du savoir". Savoir donc, que si l'on peut pas tout maîtriser, même si l'on ne peut pas déduire la théologie de la physique, ou la physique de la théologie, cela n'empêche qu'il y a un lien et que nous avons à tendre sans cesse vers une sorte d'unité qui est le but même que Dieu nous a donné.

C'est cela que nous devons faire aujourd'hui, peut-être pas en écrivant des œuvres complètes de vingt-cinq ou trente volumes comme saint Thomas, mais très simplement, chacun à notre niveau, nous avons tous la même tâche. Nous vivons tous un savoir éclaté. Nous vivons tous sur différents registres du savoir à tous niveaux : anthropologiques, scientifique, technique, et puis aussi spirituel, théologique. Notre réflexion sur Dieu, notre connaissance de Dieu est un véritable savoir et on l'oublie trop facilement. La tâ­che de notre vie, et c'est en cela que saint Thomas peut être véritablement un guide et quelqu'un qui éclaire notre route, c'est d'essayer modestement, hum­blement, mais respectueusement, de savoir faire l'unité des savoirs. Cela ne peut se réaliser vraiment que dans une perspective de sainteté, de recherche de la sagesse telle que Dieu la donne.

 

 

AMEN