SAGESSE

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

i l'Église a proclamé solennellement saint Thomas d'Aquin comme le docteur commun ce n'était pas spécialement pour faire plaisir aux Dominicains et embêter les Franciscains. Ce n'était pas pour affirmer une sorte de parti-pris entre la phi­losophie d'Aristote et celle de Platon. Ce n'était pas non plus pour essayer de canoniser un génie plus prestigieux que les autres. La sainteté et la capacité d'être docteur dans l'Église ne repose pas nécessaire­ment d'abord sur des qualités ou des nominations à cette espèce d'Académie Française qui serait transpo­sée dans le Royaume de Dieu. En réalité, si l'Église a proclamé saint Thomas d'Aquin comme docteur commun, ce n'est pas parce qu'il a tenu la doctrine la plus banale et la plus incolore qui pourrait être ap­portée par tout le monde, mais parce qu'il a voulu et il a su montrer, à travers son œuvre, qu'il y avait une perception fondamentale de la Révélation, de l'évan­gile et du salut qui devait être fondamentalement commune, c'est-à-dire créatrice d'unité et de cohésion dans l'Église, sur un point fondamental. Il y a un as­pect sur lequel l'Église ne peut plus revenir en ce qui concerne le Don du salut.

Or qu'est-ce que c'est ? Cette intuition fonda­mentale, et saint Thomas l'a remarquablement élabo­rée, c'est que les dons de Dieu ne sont pas contradic­toires, que Dieu n'est pas quelqu'un qui donne quelque chose pour ensuite le retirer et donner autre chose. Dieu n'est pas non plus quelqu'un qui détruit quelque chose pour reconstruire à la place. Dieu est quelqu'un qui donne sans cesse et qui a suffisamment de sagesse dans ses dons pour que le premier don n'aie pas à être détruit quand Il donne le second. C'est d'ailleurs généralement ce qui fait la sagesse des grands architectes et des grands urbanistes; c'est la grande différence avec Aix-en-Provence où l'on construit actuellement des choses aussi horribles qu'on sera un jour obligés de les détruire sous peine d'injure au sens esthétique de l'humanité. Toujours est-il que Dieu est capable de construire des choses de telle sorte que, quand Il donne d'autres choses après, Il ne soit pas obligé de détruire les anciennes. Et notamment, et c'est la grande intuition de saint Thomas lorsque Dieu donne le salut, le salut en Jésus-Christ, la plénitude de la Révélation, la plénitude de la vie de Dieu, cela ne détruit pas le premier don de la création. Devenir chrétien, cela ne détruit pas l'homme. Entrer dans la foi au Dieu de Jésus-Christ, cela ne détruit pas l'ancienne création. Précisément cela la sauve. Et sauver veut dire alors reprendre la réalité même qui avait pu être abîmée - l'homme, lui, détruit, c'est vrai - mais l'homme qui a détruit ou qui s'est auto-détruit, quand Dieu vient le sauver, Il sauve en l'homme ce que Dieu avait voulu donner dès l'abord. Quand Dieu sauve l'homme, Il ne le transforme pas en pseudo-homme, soit surhomme, soit sous-homme. Or c'est une tentation permanente dans le christianisme qui consiste à croire qu'on sauvera l'homme en le barricadant, en le stérilisant, en le castrant, en le diminuant, en le caricaturant dans une espèce d'ectoplasme de piété qui consisterait à nier son humanité.

C'est ce que dit saint Thomas quand il expose l'économie du salut. Il dit que quand Dieu sauve l'homme, Il le rend à son humanité. Et que, par conséquent, toute tentative de vouloir faire du salut une auto-mutilation de l'homme tel qu'il a été créé par Dieu c'est fondamentalement faux et cela ne peut pas faire la communauté de foi. C'est pour cela que saint Thomas d'Aquin est un docteur commun, parce qu'il sauve la réalité qui nous est commune c'est-à-dire le fait d'être créés. Et cela vaut aussi bien pour les anges que pour les hommes. Quand Dieu sauve l'homme, quand Dieu sauve la création, Il la restaure, Il le restaure dans la plénitude de son intégrité. Et si nous, d'une manière ou d'une autre, subtile, détournée ou perverse, nous essayons de faire de la Révélation le moyen de diminuer l'homme dans son pouvoir créateur tel que Dieu le lui a donné, alors nous caricaturons le don de Dieu et nous faussons non seulement la création mais nous faussons aussi l'ordre du salut. Pourquoi ? Il y a une raison très simple qui est permanente chez saint Thomas. C'est le fait que, comme tout ce que Dieu fait Il le fait pour Lui, que c'est toujours le même but puisque c'est Lui le but, et bien il ne peut pas y avoir de contradiction. Si Dieu est intelligent, ce que saint Thomas accordait sans hésiter, Il est capable de faire qu'une première étape du travail soit coordonnée avec la seconde, avec la troisième, avec la quatrième. Et c'est précisément cela qui fait que la création, la Ré­demption, la Jérusalem céleste et le Royaume de Dieu, la gloire sont parfaitement, totalement, pleine­ment coordonnés l'une à l'autre.

Et la conséquence c'est que tout ce qui relève de la sagesse humaine, tout ce qui relève du savoir humain, puisque c'est de l'ordre d'un esprit créé, donc créé par Dieu, et que ça porte sur les réalités créées, donc créées par Dieu, ce savoir humain, même s'il est imparfait, même si à certains moments il peut se tromper parce que l'erreur est humaine, et cela aussi saint Thomas l'accordait sans hésiter, en réalité le savoir humain, même s'il n'est pas toujours parfait, n'est jamais négligeable. Et c'est saint Thomas qui, tout au long de sa carrière théologique, a toujours soutenu, et ceci contre vents et marées et à certains moments cela lui a coûté très cher, que dans n'importe quel philosophie, dans n'importe quelle pensée hu­maine il y avait toujours quelques grammes de vérité à aller glaner et rechercher. Par conséquent, en ma­tière intellectuelle, le mépris ne paie jamais, et l'igno­rance est encore pire. Donc, dans la pensée de saint Thomas, la reconnaissance de l'instance de savoir humain n'est pas de la complaisance vis-à-vis du monde, ce n'est pas du racolage intellectuel pour faire joli et pour avoir de son côté toute l'intelligenzia pari­sienne qui était sans doute plus intelligente que celle de maintenant, mais c'est le fait de savoir découvrir, dans toutes les formes authentiques de l'esprit hu­main, même au plan créé, ce que saint Thomas appe­lait précisément la sagesse humaine, c'est de savoir découvrir un effort, une tension vers la vérité qui est garantie de vérité par le pouvoir créateur de Dieu, pas par l'orgueil humain qui s'enfle et qui se vante d'avoir découvert la vérité, mais simplement parce que, la création étant don de Dieu, elle est si respectable, si honorable, si précieuse aux yeux de Dieu même, que ce serait faire injure à Dieu que de mépriser le savoir humain.

Vous voyez toutes les conséquences que cela peut avoir aujourd'hui. A certains moments dans cer­tains milieux de l'Église on a des réactions, je ne di­rais même pas frileuses, mais parfois d'un esprit dé­fensif qui ne peut manquer d'éveiller le soupçon vis-à-vis d'un certain nombre de sciences modernes ou de créations de l'esprit moderne. Comme si tout ce qui était moderne était suspect. Ce n'est pas une attitude thomiste, ce n'est pas l'attitude du "docteur commun". Cela ne veut pas dire qu'on est des béni-oui-oui qui acceptons les derniers gadgets de la pensée planétaire, loin de là. Les chrétiens sont intelligents et par conséquent comme tout esprit, ne sont pas : dispensés d'esprit critique, grâce à Dieu, saint Thomas l'accorderait encore volontiers aujourd'hui, mais un chrétien est celui qui, précisément, vis-à-vis de tous les domaines du savoir qui constituent notre monde moderne, vis-à-vis aussi de ce qu'on appelle aujourd'hui "la culture" même si ce mot n'est peut-être pas très adéquat, sait discerner et reconnaître encore le surgissement de l'économie de Dieu dans sa créa­tion. Et par conséquent, on ne peut pas le traiter de haut ni le mépriser.

Saint Thomas avait pour défendre cette hy­pothèse un argument extrêmement réaliste très inté­ressant. Un jour où on lui reprochait des batailles d'arguments, on lui disait que vouloir introduire la sagesse humaine dans les raisonnements théologiques c'était couper du bon vin avec de l'eau, il a répondu, et ça vous montrera toutes les implications de la sagesse même dans l'appréciation des situations les plus hu­maines : "Vous me direz c'est couper d'eau le vin fort de la Sagesse de l'eau de la raison au vin de la Parole de Dieu, mélange que vous me direz corrupteur, et nous en sommes bien d'accord si c'est cela, Que non pas car si vous êtes beaux théologiens ce ne sera pas alors le vin qui sera coupé d'eau mais l'eau qui sera changée en vin, comme aux Noces de Cana."

La théologie, aujourd'hui encore, doit renouveler le miracle de Cana. Vaste programme.

 

 

AMEN