ACCUEILLIR LA RÉALITÉ
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous connaissez peut-être ce mot de Chesterton, humaniste, humoriste, théologien, homme de lettres anglais de très grande classe, qui admirait beaucoup saint Thomas d'Aquin, ce qui est bien, pour un anglais, d'admirer saint Thomas d'Aquin, et qui disait que tous les saints avaient reçu un certain titre. Thérèse de l'Enfant-Jésus par exemple ou saint Bonaventure," le docteur séraphique" Chesterton disait que, pour saint Thomas d'Aquin, on avait manqué un peu d'imagination en l'appelant le "docteur angélique" et cela parce qu'il avait parlé des anges comme s'il avait vécu au milieu d'eux, ce qui est quand même un très beau compliment. Chesterton pensait qu'il aurait fallu appeler saint Thomas d'Aquin, "Saint Thomas du Créateur". Et je crois qu'il a raison. Je me permettrais simplement, bien que n'ayant pas autant d'humour que Chesterton, qu'il faudrait dire saint Thomas du Créateur et de la Sagesse.
Pourquoi saint Thomas du Créateur ? Parce que, dans toute la tradition théologique, saint Thomas est l'homme, le croyant, le théologien, le contemplatif qui a eu le sens le plus fort de ce que signifie "être créé". Comprenez bien. Cela ne veut pas dire qu'il ait eu le sens du monde ou qu'il se soit replié frileusement sur les certitudes les plus faciles qu'on puisse avoir sur la nature des choses, l'observation, l'expérience. Ce n'est ni un précurseur de Descartes, Dieu l'en garde, ni de Newton ou d'autres grands scientifiques modernes. De ce point de vue-là, je ne crois pas. saint Thomas est saint Thomas du Créateur précisément parce qu'il a vu le monde dans sa relation avec Dieu et que, d'une certaine manière, on peut dire que saint Thomas est celui qui, pour la première fois, a systématisé cette intuition profondément chrétienne que toute chose pouvait être vue à travers et dans le regard et l'amour que Dieu porte sur le monde et les choses. Et par conséquent, si toutes choses sont vues dans ce regard d'amour et d'intelligence de Dieu sur les choses, les choses sont bonnes et elles sont aimables. Voilà le cœur de l'intuition de cette grande œuvre, par ailleurs pas toujours facile d'accès, de saint Thomas. Saint Thomas a une audace extraordinaire. Il croit qu'on peut regarder les choses, d'une certaine manière, comme Dieu les voit. C'est-à-dire, nous pouvons participer, d'une manière ou d'une autre, dans notre regard et notre compréhension des choses, au regard, à la compréhension et à l'amour que Dieu a pour sa créature. Et vous le remarquerez, c'est quand même l'essentiel. C'est l'essentiel, d'une part parce que cela nous ramène au centre, c'est-à-dire au regard de Dieu, à Dieu Lui-même. Et deuxièmement parce que cela corrige tout. La plupart du temps notre péché c'est de ne pas voir les choses comme Dieu les voit. Par conséquent, quand on n'aime pas, je dirais presque quand on ne comprend pas et que la bêtise devient tellement épaisse et crasse qu'on a l'impression de ne pouvoir en sortir, je soupçonne toujours qu'il y a une sorte de péché là-dessous, car cela manque de cette docilité profonde du cœur qui se laisse envahir par le regard et la grâce de Dieu. C'est une sorte d'enfermement qui finit par devenir coupable. C'est cela saint Thomas du Créateur. C'est le fait que, pour lui, pour regarder vraiment le monde, pardonnez en toute modestie, il faut se mettre à la place de Dieu. Certes, comme nous sommes nous-mêmes des créatures, nous ne pouvons pas immédiatement nous transposer dans le cœur de Dieu pour essayer de voir les choses avec cette limpidité et cette clarté avec lesquelles Dieu les voit. Mais c'est cela que nous devons essayer de faire. Et quand nous sentons nos limites, et quand nous sentons que nous capitulons, c'est là que nous devons, dans la foi, nous laisser conduire par ce regard de Dieu, par cette pédagogie divine.
Saint Thomas du Créateur, cela veut dire aussi que l'on comprend le monde non pas comme on le voit dans l'état présent, mais qu'on a déjà ce regard que Dieu porte sur toute chose et sur tout être, tels qu'Il les voit éternellement. Là-dessus saint Thomas a des formules très belles en disant que, quand nous comprenons quelque chose, nous ne la comprenons pas simplement telle qu'elle est, mais nous la comprenons aussi telle qu'elle doit être comme Dieu l'a voulue depuis la création du monde. C'est dire que nous ne pouvons pas nous contenter de voir les gens enfermés dans l'instant présent. Nous ne pouvons pas nous contenter de voir-le monde tel qu'il est actuellement. La grâce de Dieu, le regard du Créateur, parce que c'est un regard qui a un projet, un propos, nous conduit à voir le monde au-delà de lui-même, jusque vers ce point de la rencontre avec Dieu où il est appelé. Voilà pour saint Thomas du Créateur.
Quelques mots en ce qui concerne la Sagesse. La sagesse c'est une œuvre d'intelligence. C'est un peu difficile à définir, mais je pense qu'on pourrait en avoir une idée à travers le mot que l'on attribue à Briand et à Streseman, mais je ne suis pas absolument sûr de mes références. Il paraît que Briand disait de Streseman : "Il sait tout, mais il ne comprend rien". Et Streseman disait de Briand : "Il comprend tout et il ne sait rien." Ce qui est typique de l'un et de l'autre personnage, c'est pour cela que, même si ce n'est vrai, ça leur va bien. La sagesse et surtout la sagesse humaine, c'est une sagesse qui comprend tout et qui ne sait pas grand-chose. On ne sait pas grand-chose parce que notre intelligence n'est pas encore arrivée à sa plénitude. Mais on comprend déjà pas mal de choses, précisément parce que Dieu nous donne de les comprendre et que par cette participation à son regard sur la création, nous commençons déjà à saisir, de l'intérieur, le mystère du monde, le mystère de l'homme et le mystère de leur destinée vers Dieu. La sagesse est une œuvre d'intelligence au grand sens du terme, pas de cette espèce de grenier qui accumule des données et des fiches, pas l'informatique, mais cette intelligence où la sympathie permet aux données informatiques de prendre figure, cette intelligence qui est profonde communion avec la réalité. Et pourquoi saint Thomas avait-il une si grande confiance dans la sagesse et dans l'intelligence ? C'est parce qu'il pensait que toute chose qui existe se manifeste, est faite pour entrer en relation, en communion avec Dieu. C'est d'ailleurs la raison d'être de la création. On est créé pourquoi ? Pour entrer en communion avec Dieu. C'est la raison pour laquelle Dieu nous comprend le mieux. C'est Lui qui comprend le mieux toute chose puisqu'Il a créé toute chose pour Lui. Et bien l'intelligence et l'exercice de la sagesse, c'est précisément l'attention au monde, aux choses, aux êtres, en tant qu'ils veulent ou peuvent entrer en communion avec nous.
L'intellectualisme de saint Thomas n'est pas du tout une sorte de rationalisme monté en graine qui aurait repris quelques principes ou quelques idées de la logique d'Aristote pour spéculer à perte de vue. Non chez saint Thomas, l'intelligence et la sagesse ce n'est pas cette espèce de pure jonglerie intellectuelle qu'on lui a parfois reprochée et dont, hélas, certains de ses disciples ont été de mauvais propagateurs. Chez saint Thomas, l'intelligence et la sagesse c'est le fait de deviner que toutes choses, en tant que ce qu'elles sont, se livrent et se donnent pour être accueillies. Et qu'avons-nous comme moyen d'accueil de la réalité et de l'être ? C'est l'intelligence, c'est le premier contact, si je puis dire, avec la réalité. Pas simplement la sensibilité qui n'a pas le recul ni la profondeur, mais bien plutôt l'intelligence comme cette ouverture, cet accueil de la réalité en tant qu'elle se manifeste et se dévoile. Et si notre intelligence n'est pas capable d'accueillir les réalités de ce monde, comment pourrait-elle accueillir ensuite leur Créateur ?
Vous voyez donc comment est cette organisation de la sagesse. L'intelligence, c'est ouvrir tout son être, dans ce qu'il a de plus fin, de plus délicat, de plus accueillant précisément, pour recevoir la réalité, pour essayer de la décrypter, de l'accueillir dans toute sa beauté, dans toute sa vérité, dans toute sa bonté. Et puis, à partir de là, dans une grande œuvre de sagesse, de méditation, d'accueil et d'ascèse intérieure, l'intelligence s'ouvre peu à peu au mystère de son Créateur, surtout au moment où ce Créateur Lui-même prend l'initiative de venir se manifester, prend l'initiative d'être le Bien-aimé au cœur de la Création et de venir rencontrer sa bien-aimée qui est la créature. Voilà ce qu'est l'intellectualisme de saint Thomas. Non pas une manière de mettre le monde, les êtres et les hommes en formules mathématiques, en concepts ou en boîtes, mais au contraire la manière même d'exercer la plus fine partie de nous-même, cette capacité d'accueil, de compréhension, de lecture du monde et des êtres.
Aujourd'hui nous demanderons au Seigneur que, dans notre propre foi chrétienne, Il nous donne à la fois le sens de la création et de la sagesse. Non pas pour nous refermer sur nous-même dans une espèce de jouissance sybaritique d'auto-satisfaction sur le succès ou la beauté de la création elle-même puisque précisément la création n'est pas pour elle-même, mais pour que, à travers cet éveil de l'intelligence et cette contemplation des êtres, de l'homme, du mystère du monde, de la création, nous découvrions, à la fois dans notre intelligence, dans notre sagesse et dans notre désir, la plénitude de Dieu.
AMEN