L'UNITÉ DE L'HOMME
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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n plein milieu du treizième siècle, exactement en 1256, sont promus "maître en théologie" deux hommes, le futur saint Thomas d'Aquin, le frère Thomas, et saint Bonaventure. Leurs deux ouvrages respectifs s'appellent, pour saint Bonaventure, "L'itinéraire d'un esprit vers Dieu" et l"ouvrage de saint Thomas est "La Somme théologique". Le premier est un ouvrage spirituel dans la grande lignée franciscaine puisque saint Bonaventure est franciscain, le second pourrait être qualifié d'ouvrage intellectuel si on le compare au premier et veut désigner l'ensemble de la réalité contemplée en Dieu ou à partir de Dieu. Or la Somme Théologique est restée un ouvrage fondamental de l'Église, non que saint Bonaventure soit exclu, mais on ne peut pas opposer ces deux ouvrages comme si l'œuvre intellectuelle devait forcément ne jamais épouser l'œuvre spirituelle. D'ailleurs il est merveilleux de constater que ces deux hommes, dressés au milieu du treizième siècle sont comme la symétrie exacte de saint François et de saint Dominique qui, soixante plus tôt, ont inauguré les ordres mineurs et prêcheurs de l'Église.
L'œuvre de saint Thomas n'est pas purement intellectuelle et je voudrais vous proposer quelques de lignes de réflexion afin de comprendre l'ensemble de cette œuvre et comment saint Thomas a voulu apprendre aux autres "à déchiffrer la réalité cachée dans le monde" réalité qui est divine.
La première chose c'est que l'intelligence humaine est faite "pour lire", pour lire ce qui n'est pas immédiat, mais comme le dit saint Thomas lui-même, "ce qui est intelligible". Car nous sommes faits pour devenir intelligents en ce monde, pour apprendre, par l'intelligence, à déchiffrer ce que le monde contient comme vérité divine. C'est le premier élément propre à saint Thomas. Et ce débat qui paraît si naturel ne va pas de soi puisqu'on pourrait opposer à saint Thomas un certain nombre de philosophes qui nous disent ou qui, déjà à l'époque, disaient à Paris que l'esprit humain doit se contenter de déchiffrer les choses humaines et ne pas avoir la prétention ou l'audace de vouloir déchiffrer ce qui appartient en propre à Dieu. Ce débat est à la base d'un certain nombre de philosophies modernes qui ont voulu donner à la pensée humaine une limite, une limite rationnelle, précise pour que cette pensée ne s'affole pas et ne pénètre pas des choses qui ne lui appartiennent pas, soit par respect, soit parce que Dieu n'existe pas. Mais comprenez bien que lorsque saint Thomas a l'audace de penser que l'intelligence humaine peut pénétrer le mystère divin, il casse et brise ce vieux débat qui n'est jamais terminé.
Le second point de saint Thomas, la seconde vérité qui est le moteur de sa pensée, est que nous ne pouvons saisir ce qui est visible dans les choses que par le sensible, que par nos sens. Encore une fois on s'éloigne d'une démarche purement cérébrale ou intellectuelle. Se trouve donc intégré dans cette recherche de la vérité l'ensemble de l'homme, l'ensemble de ce qu'il est. L'intelligence est capable de recevoir ce qui est convenu dans le monde et elle le reçoit, elle se trouve comme imprimée par les sens, par le sensible. Là encore de nombreuses philosophies ont opposé ce qui est intelligent et ce qui est de l'ordre du sensible dans l'homme, en pensant qu'il n'y avait pas continuité l'un dans l'autre. Saint Thomas affirme cette continuité profonde.
Vous voyez déjà, à travers ces deux éléments, que la vision que saint Thomas a de l'homme est une vision d'unité, une vision profonde. L'homme est fait en ce monde, planté en ce monde pour y déchiffrer, avec tout ce qu'il est, ses sens et son intelligence, ce que Dieu a laissé écrit dans ce monde. Et cette vision de l'homme s'oppose en tout point, à toutes ces philosophies qui ont voulu renier, par le haut ou par le bas, l'audace, l'élan, l'enthousiasme que saint Thomas a voulu mettre dans la pensée humaine.
Mais plus belle encore est la découverte que fait saint Thomas que la vérité divine que l'on découvre, que l'on flaire, que l'on sent et que l'on appréhende sans jamais l'étouffer, nous ouvre à la charité. Et loin d'être une œuvre purement intellectuelle ou cérébrale, le fait de rechercher, avec intelligence, le mystère divin ouvre mon cœur à l'amour de Dieu, car l'homme aime la vérité qu'il découvre. Et c'est là ce en quoi, la Somme Théologique, contrairement aux apparences car elle est un peu sèche à lire, loin d'être un ouvrage purement cérébral comme si on pouvait opposer l'œuvre d'un franciscain et l'œuvre d'un dominicain, couvre tout ce qu'un homme peut vivre sur cette terre par rapport à Dieu. C'est au bout de cette recherche ardente, passionnée, que l'homme découvre la vérité et qu'il fait jaillir de cette vérité l'amour qui le rejoint et ainsi l'homme et Dieu entrent en communion l'un avec l'Autre.
Alors retenons de cette fête deux choses : l'unité fondamentale de l'homme vu par Dieu. Certes le péché a cassé l'homme, l'a cassé en plusieurs éléments, mais dans l'œuvre de Dieu, nous sommes un et nous sommes faits pour le rencontrer fondamentalement. Ensuite, notre intelligence n'est jamais séparée de notre cœur. L'un et l'autre peuvent s'épouser Ensuite, notre intelligence n'est jamais séparée de notre cœur. L'un et l'autre peuvent s'épouser et c'est ainsi que nous serons des hommes "capables de Dieu" comme le disait, déjà en son temps, saint Augustin.
Alors comme le disait saint Thomas lui-même en citant saint Hilaire : "Dans ta foi, progresse, entreprends, acharne-toi. Tu n'arriveras pas au terme, je le sais, mais le moindre progrès est déjà plein de grâce. Qui poursuit l'infini avec ferveur progresse, même s'il n'arrive pas à ses fins. Mais pour cela, garde-toi de prétendre percer le mystère par cette immersion dans la vérité sans rivage. La première condition est de comprendre qu'elle passe toute compréhension. L'homme dont la volonté est prompte à croire aime la vérité à laquelle il croit. Il réfléchit sur Elle, il L'embrasse et La pénètre."
AMEN