L'INTELLIGENCE DE LA FOI
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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a sainteté de l'intelligence. "On ne mûrit jamais, on durcit par endroits et l'on pourrit par d'autres." Cette phrase, par bonheur, n'est pas tirée de l'évangile, elle est de Sainte-Beuve qui n'est pas un saint ni une sainte. Mais elle me sera très précieuse pour dire ce qui me semble important de l'actualité au grand sens du terme, non pas celle des journaux et des magazines, de l'actualité de saint Thomas d'Aquin.
En cette fin du vingtième siècle, qu'en est-il de l'expérience religieuse ? Qu'en est-il de la manière dont l'homme religieux vit aujourd'hui dans le monde moderne ? Quand on regarde, on a souvent l'impression que la phrase de Sainte-Beuve est terriblement vraie. Cela ne mûrit pas beaucoup, cela durcit beaucoup dans certains endroits, vous devinez lesquels, et cela se ramollit beaucoup dans certains autres, vous devinez lesquels.
Ce que je trouve terrible dans l'expérience religieuse aujourd'hui c'est que, à la faveur d'une sorte de bouleversement de la compréhension du monde et de l'homme depuis environ trois siècles, l'expérience religieuse fasse des points de durcissement, de cristallisation, de fixation quasi obsessionnelle. C'est en gros ce que nous voyons dans la ligne actuelle de l'Islam : c'est un durcissement, soit de l'autre côté, un pourrissement ou un ramollissement, je vous laisse le choix : c'est la dégénérescence de la tradition chrétienne en culture. Tout se passe comme si, actuellement, ou bien l'expérience religieuse devenait purement autoritaire, de soumission, de conformisme, de fusion dans la masse, généralement organisée et musclée, en tout cas, ne pas penser. Ou, de l'autre côté sous prétexte de liberté de pensée, une sorte de dissolution et de processus qui ressemble beaucoup à la pourriture comme si toute la foi chrétienne se ramenait uniquement à une sorte de préservation d'une réserve d'indiens purement d'ordre culturel, dans laquelle nos monuments seraient de la culture, nos écrivains chrétiens seraient de la culture chrétienne nos manières de faire seraient des coutumes culturelles comme la crèche ou le bouquet à la vierge à la fin du mariage.
Et actuellement, semble-t-il, lorsqu'on veut essayer de cerner ce qu'est l'expérience religieuse, dans les deux cas, le profil commun c'est une démission de l'intelligence. D'un coté démission de l'intelligence dans une dérive autoritariste et volontaire, c'est-à-dire : "Ne pense pas, crois seulement !" C'est à peu près ce qui se passe dans la religion des ayatollahs. Et de l'autre côté, sous prétexte de penser et aussi de garder le niveau, on intègre la foi ou toutes les valeurs de la foi chrétienne comme des valeurs purement culturelles, ce qui est le moyen le plus sur de les dissoudre, de les diluer ou de les laisser pourrir.
Si aujourd'hui saint Thomas d'Aquin a encore une réelle actualité c'est parce qu'il a proposé, et avec une vigueur et une consistance tout à fait remarquable, non pas une vision ni culturelle ni autoritative de l'expérience religieuse, mais une vision dans l'intelligence. Cela ne veut pas dire que, pour être saint et vivre de Dieu, la condition minimum soit l'intelligence, mais cela veut dire que l'intelligence a sa place dans l'expérience religieuse. Et qu'elle a une place structurante, constructrice, et que toute démission de l'intelligence, sur quelque sujet que ce soit, soit dans la dérive autoritaire, fixiste, soit dans la dérive culturelle, style libéral avancé ou tout ce qu'on voudra, dans un cas comme dans l'autre, toute démission de l'intelligence est catastrophique pour l'expérience religieuse. Et c'est précisément le piège d'une certaine modernité. C'est d'avoir fait croire que l'intelligence était hors de la sphère religieuse et que l'intelligence pouvait se mettre au-dessus de l'expérience religieuse, comme pour en donner les critères d'acceptabilité ou de refus. Et bien, cela c'est le commencement de la fin.
Ce que saint Thomas et un certain nombre de grands penseurs chrétiens n'ont jamais admis c'est cela, c'est de ne jamais admettre que l'intelligence soit en dehors de la sphère de l'appel à la sainteté c'est-à-dire de la vie avec Dieu. Et que, donc, l'intelligence c'est l'espèce de mûrissement profond de l'expérience humaine à la lumière de la révélation divine, c'est la source même de la structuration de l'homme comme homme et comme croyant. Et que, pour l'homme, toute démission de l'intelligence est une démission de son être d'homme. Par conséquent, il n'y a pas de foi qui se bâtisse soit sur une démission dans une sorte de remise aveugle avec cette foi du charbonnier interprétée souvent comme une manière de dire : "soyez des débiles et vous aurez d'autant plus de chances d'être sauvés", interprétation minable, soit dans la dérive purement culturelle en essayant de croire que le christianisme est uniquement une sorte de passé culturel de l'Occident ou de l'Orient dans la mesure où il en reste quelques bribes.
Dans les deux cas c'est la même chose, c'est la même misère, c'est la même détresse humaine qui s'exprime et c'est la même incompréhension de ce qu'est le salut. Car Dieu veut que nous soyons des saints, mais Il veut que nous soyons des saints par tout nous-même, non seulement dans notre désir, dans notre charité, ce qui est absolument nécessaire et fondamental, mais aussi dans la consistance humaine, intellectuelle de ce qu'est l'homme. Car au fond, et je crois que c'est cela que saint Thomas a voulu dire, il n'y a pas de compréhension de l'homme et de Dieu qui ne passe par un regard amoureux de l'intelligence sur la réalité.
Et c'est précisément dans la mesure où on réduit ce regard de l'intelligence à un regard de pure conservation de mémoire culturelle ou à un pur regard volontariste durci et fixiste que l'on perd la spécificité même de ce qu'il y a d'humain, de très humain mais de grandement humain, dans la foi. C'est-à-dire pouvoir considérer la réalité avec ce qui fait notre dignité d'homme.
Voilà pourquoi, aujourd'hui, le message de saint Thomas reste éminemment actuel. Il revêt une urgence que nous ne soupçonnions presque pas. Ce n'est pas le fait qu'il a acclimaté Aristote, ce n'est pas le fait qu'il a voulu citer des autorités traditionnelles mais c'est le fait que son intelligence comme telle était le lieu même de sa contemplation du mystère de Dieu. Et cela, aucun d'entre nous n'en est dispensé. Ce n'est pas la peine d'avoir fait la Sorbonne et l'ENA parce qu'il y a des gens admirablement intelligents qui n'ont jamais fait d'études de même qu'il y a des gens qui ont fait des études jusque-là et qui sont "bêtes comme leurs pieds" et que c'est désespérant de leur payer des études car c'est sûrement une perte considérable dans le produit national brut français.
C'est exactement le problème. Ce n'est pas à coups de notions, d'idées, de culture de traditions, de mémoire qu'on fait des hommes, c'est en éveillant leur intelligence. Et c'est précisément ce que saint Thomas a su faire. Et l'on retrouve les mêmes réflexes profondément intelligents chez une Jeanne d'Arc, car c'est parce qu'elle n'était pas bête qu'elle a joué de "sales entourloupes" à ses juges, mais parce qu'elle avait une intelligence de la foi et que tous les pièges qu'ils lui tendaient, elle était capable de les déjouer. Je crois que c'est ce sens d'une véritable intelligence du mystère de Dieu qui est au cœur de l'existence chrétienne, non pas une survalorisation intellectuelle de l'intelligence, non pas une survalorisation de la culture comme c'est parfois le cas dans certains milieux aujourd'hui ce qui est tout à fait superficiel, mondain et bête. Au contraire, le fait de savoir que par l'acte de la pensée l'homme pour s'exprimer dans sa véritable nature d'homme, fait que sous la mouvance de la grâce il manifeste ce qui est sa plus grande dignité et sa plus grand humanité.
Nous prierons saint Thomas non pas pour les théologiens car ce n'est même plus la peine mais au moins pour le peuple chrétien afin que, dans cette Église d'aujourd'hui, ce soit vraiment une sainteté de l'intelligence au grand sens du mot. C'est-à-dire le fait que, aujourd'hui, des hommes et des femmes, dans les réalités les plus simples, les plus proches, puissent manifester que leur intelligence c'est aussi un signe de la présence divine. Nous recevons parfois un prêtre de Marseille, le père Jean Arnaud qui me disait : ce qui manque aujourd'hui, ce sont des théologiens de quartier. D'une certaine manière il a raison car il ne faudrait pas que les théologiens deviennent des spécialistes mais restent des généralistes Il y a des aspects du ministère sacerdotal qui sont de cet ordre. Quitte à faire, il ne faudrait pas que ce soit réservé aux clercs mais que ce soit chacun d'entre nous, non pas par une sorte de pseudo vernis culturel rapide et superficiel qui ne sert à rien et qui serait du rimmel théologique mais plutôt quelque chose de plus profond et plus sain qui est la vie même de notre intelligence comme cette manière de regarder nos frères, le mystère de Dieu, le monde tel qu'il va avec ses faiblesses et ses défauts, et nous-même avec cette petite lumière. C'est comme cela, uniquement, que nous pourrons devenir "le sel de la terre" et la "lumière du monde" car le mot sel, le mot saveur est le même que sagesse, "sapere" désigne ce qui a du goût. Demandons à saint Thomas d'Aquin que notre vie chrétienne ait un goût, une saveur et une véritable sagesse.
AMEN