LUMIÈRE ET PLÉNITUDE
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1989)
Samedi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Quimper : Saint Thomas d'Aquin
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aint Thomas d’Aquin a été dans l’histoire de l’Église, non seulement un des plus grands penseurs, mais celui à qui toute la tradition se réfère comme nous indiquant quelle est la vision la plus profonde, la plus centrale, la plus décisive de notre foi. C’est pourquoi les textes de la liturgie nous parlent constamment de vérité, de lumière, de "Sagesse".
Saint Thomas s’est efforcé de percer le mystère de Dieu et aussi le mystère de notre vie d’homme, puisque façonné par les mains de Dieu, nous jaillissons du cœur de Dieu, et toute notre vie consiste à retourner auprès du cœur de Dieu. C’est donc tout à la fois le mystère de Celui qui est notre source et notre fin, notre but, et le mystère de notre propre existence que saint Thomas a scruté sans cesse.
Parmi les innombrables thèmes que saint Thomas a abordé au cours de sa vie de pensée, dans ses œuvres, je voudrais en retenir un seul, parce qu’il est central pour notre vie chrétienne et pour notre conviction de foi, et aussi, parce que peut-être il paraît au premier abord assez inattendu de la part d’un personnage aussi impressionnant, aussi élevé dans sa pensée et dans ses réflexions. Je voudrais vous parler de la charité, et plus spécialement de la place de l’amitié de charité entre nous, et plus encore de la place de cette charité fraternelle dans la vie éternelle.
Quand il traite de la charité, saint Thomas en parle, bien entendu, comme du sommet de la vie chrétienne, comme du résumé de l’enseignement du Christ : "Je vous donne un seul et unique commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés !" saint Thomas prend garde de ne pas faire de la charité un amour tellement surnaturel, qu’il serait d’un tout autre ordre que les affections humaines que nous connaissons. Au contraire, saint Thomas connaît, et sans cesse dans son œuvre il y revient, l’importance capitale de ce que nous vivons, de ce qui fait le quotidien de notre vie, l’importance capitale de toutes ces réalités humbles, quotidiennes, naturelles, qui tissent notre existence et plus particulièrement donc de toutes ces affections, de toutes ces amitiés, de tous ces liens du cœur qui s’établissent entre nous. La charité n’est pas un amour d’un autre ordre, elle est l’approfondissement, elle est la vérité la plus profonde de ces amours, des ces amitiés que nous tissons entre nous. Il n’y a pas d’un côté, le cœur humain avec ses passions, ses émotions, ses affections, et puis d’un autre côté, une charité divine qui serait d’un autre ordre. Il y a ce cœur humain rempli d’amour, d’affection, de passion, d’amitié, et puis le cœur de Dieu qui nous communique une passion plus grande, un amour plus fort, pour reprendre, approfondir, affermir, magnifier, exalter cette capacité d’aimer de notre cœur.
C’est pourquoi, à la différence de beaucoup d’autres docteurs et théologiens qui considèrent que la charité, l’ordre de la charité doit consister à aimer davantage ceux qui sont plus saints et proches de Dieu, saint Thomas dit qu’il y a un double ordre de la charité. D’une part, c’est vrai, nous devons aimer ceux qui sont plus proches de Dieu, ceux qui sont plus accomplis dans leur sainteté. Puisque la charité nous vient du cœur de Dieu, il est normal que nous adoptions "les mœurs du cœur de Dieu" et que nous aimions davantage ceux qui se sont rendus plus proches du cœur de Dieu. Mais en même temps, dit saint Thomas, cette charité est tellement enracinée dans notre propre cœur, elle est tellement "à nous", car elle nous appartient par toutes les fibres de notre être, de telle sorte que nous devons aussi aimer davantage ceux qui sont plus proches de nous, plus proches de notre cœur, plus proches de notre vie quotidienne, ceux qui sont nos intimes, ceux qui sont nos amis les plus intérieurs, ceux qui sont de notre famille, de notre entourage immédiat.
Et saint Thomas enseigne que cette proximité avec nous n’est pas quelque chose seulement de cette terre, n’est pas quelque chose de temporaire, mais qu’il s’agit bien de quelque chose d’éternel. Au paradis aussi, nous serons d’abord remplis de la vision de Dieu et de l’amour de Dieu qui débordera du cœur de Dieu dans notre propre cœur, et ce sera évidemment l’essentiel de ce que nous aurons à vivre: être remplis de cette lumière fulgurante qui vient du cœur de Dieu, et nous aurons bien sûr, à aimer d’une prédilection particulière ceux qui sont plus proches du cœur de Dieu, mais nous aurons aussi à aimer d’une façon tout à fait privilégiée et exceptionnelle, ceux qui tout au cours de notre vie auront été proches de notre cœur.
Notre éternité sera faite de ces proximités, de ces tendresses, de cette intimité elle aussi magnifiée, agrandie, parvenue à sa plénitude.
Ainsi, l’enseignement de saint Thomas est très profondément humain, très profondément proche de notre existence. Ce n’est pas une vérité intemporelle, qui viendrait de plus loin et qui nous déborderait de toutes parts. Certes, cette vérité qui vient du cœur de Dieu nous dépasse, mais en même temps, elle se fait très proche, très intime, très humaine. Elle prend en compte, elle prend en charge tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, les moindres détails de notre vie.
Je pense qu’il est très important, non pas seulement comme une sorte de consolation, mais surtout comme un creusement de notre être, de comprendre que tout ce que nous vivons sur la terre, et plus spécialement, tout ce que nous vivons comme relations d’amour, comme relations de tendresse, d’intimité, tout cela a sa place éternelle, non seulement dans notre cœur, mais dans le cœur de Dieu et dans la lumière que Dieu voudra nous communiquer pour toujours.
Oui, tous ces liens d’amour que nous avons tissés, ont pris une dimension d’éternité, et tous ces liens d’amour seront encore plus approfondis et intensifiés quand nous nous retrouverons auprès du Seigneur Dieu. Dieu nous aime tellement qu’il prend avec tendresse, avec un soin infini, tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons et tous ceux que nous aimons. Tout cela a du prix aux yeux de Dieu. Tout cela, Dieu veut lui donner toute sa vérité, toute sa dimension.
Que cet enseignement de saint Thomas développant la lettre de l’évangile et l’amenant à ses ultimes conséquences, soit occasion pour nous de rendre grâce, de prier avec confiance, avec davantage de ferveur, en nous mettant avec plus de générosité et plus spontanément entre les mains de Dieu, de Dieu qui nous aime tellement et qui prend un tel soin de chacun d’entre nous, et qui veut avec toute la force de son cœur, donner pleine signification à ce que nous sommes, à ce que nous vivons, et plus particulièrement à ceux que nous aimons.
AMEN
