L'HUMILITÉ ET LA DOCILITÉ

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

omme le disait Jacques Maritain qui l'avait beaucoup fréquenté durant toute sa vie, saint Thomas d'Aquin c'est la "sainteté de l'intelligence." Ce sont deux choses extrêmement difficiles d'être un saint et d'être intelligent, et arriver aux deux en même temps, c'est presque impossible à l'homme et c'est toujours le résultat de la grâce de Dieu. La sainteté comme l'intelligence sont deux choses qui sont données et vis-à-vis desquelles nous devons être dans une attitude de profonde réception, d'accueil, d'action de grâces, et ne pas vouloir nous les attribuer d'une manière ou d'une autre.

Que signifie cette sainteté de l'intelligence chez saint Thomas d'Aquin telle qu'il a essayé de la réaliser au fur et à mesure de sa vie et de son œuvre ? C'est quelque chose de particulier qui a marqué très profondément toute notre tradition chrétienne occidentale. Ce n'est peut-être pas tout à fait par hasard si, pour situer cette sainteté de l'intelligence telle que saint Thomas l'a conçue, je repartirai de la conférence d'Olivier Clément, hier soir, conférence extrêmement brillante, mais qui m'a laissé sur un certain malaise. En effet, parlant de problèmes éthiques, extrêmement difficiles à résoudre aujourd'hui, tout le monde en convient, il a cité la réflexion d'un archevêque grec par rapport à l'Église romaine : "Dans tous ces problèmes sexuels, pour nous, ce qui est le plus important c'est d'en éclairer le sens, et non d'en donner des normes juridiques ou des indications précises."

Quand on y réfléchit, cette réflexion de l'archevêque grec qu'Olivier Clément reprenait à son compte quelque chose d'un peu impressionnant qui peut être inquiétant. En effet, que veut dire que ce qui importe c'est de dévoiler le sens et de ne pas toucher à la réalité telle qu'elle s'exprime dans des comportements précis ? Est-ce qu'à ce moment-là le sens, le sens des choses, ici, il s'agissait du sens de la sexualité, mais le sens du monde, le sens de la vie, est-ce que cela ne peut pas être, à un moment ou l'autre, une sorte de voile de fumée qui nous empêche d'accéder immédiatement et le plus profondément possible, le plus humblement possible, à la réalité elle-même ? C'est vrai qu'aujourd'hui il est très à la mode de parler du "sens" comme si l'intelligence, promenant un regard lumineux sur la réalité, essaie petit à petit de se l'approprier par le sens qu'elle lui trouve ou qu'elle lui donne. Mais s'arrêter au "sens" sans vouloir rejoindre la réalité même des choses qui ont donné sens ou qui donnent sens, est-ce que c'est possible ?

Je crois que c'est précisément cette question-là que saint Thomas d'Aquin a posé au cœur même de la réflexion théologique des scolastiques du treizième siècle. A cette époque-là, pour le "sens", on s'y entendait, contrairement à ce qu'on pourrait croire. C'était le début d'une effervescence intellectuelle absolument fantastique, dans laquelle on n'arrivait pas toujours à distinguer les beaux parleurs des beaux prêcheurs, ni non plus des bons penseurs. La plupart du temps, c'était une sorte de délire verbal qui a d'ailleurs donné plus tard "la scolastique montée en graine" selon une expression célèbre du père Chenu, mais qui consistait à dire simplement qu'à la fin la scolastique c'était : "Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire !" comme disait Zazie, dans le métro, bien entendu. Or précisément ce que saint Thomas d'Aquin a essayé d'amener, au cœur même de la réflexion théologique, c'est que nous n'avions pas simplement accès au sens, mais que si le sens nous était donné, c'était précisément pour avoir accès, pour qu'il nous livre accès à la réalité dans son caractère le plus immédiat, le plus proche et que cela supposait de notre part un acte de docilité, d'humilité de notre intelligence devant la réalité, d'abord la réalité du monde telle que, par exemple Aristote l'avait décrite, mais aussi et bien plus profondément encore, devant la réalité de Dieu.

Ainsi ni la révélation n'était réductible à un sens, un sens que recevrait l'homme ou que l'homme s'approprierait, ou que l'homme découvrirait, mais la Révélation devenait vraiment la réalité même de Dieu qui se rend visible, palpable à nos yeux avec toutes les exigences que chacun de nos actes et chacune de nos relations avec Dieu implique immédiatement. Par conséquent, à partir de ce moment-là, l'intelligence recevait une double qualification : à la fois celle que je viens de dire, l'extraordinaire humilité et doci­lité devant la réalité des choses, de ne pas fanfaronner, de ne pas vouloir trop vite projeter un sens sur les choses, mais aussi réciproquement, une extraordinaire confiance, puisque précisément l'intelligence a pour mission, pour fonction, comme puissance et capacité de notre esprit ou de notre cœur, de nous élancer hardiment à la rencontre de la réalité, que ce soit la réalité de Dieu, la réalité même de ses actes de révélation, la réalité du monde et la réalité des personnes avec lesquelles nous sommes appelés à vivre en communion.

Quand nous fêtons saint Thomas d'Aquin, nous fêtons un saint dont la recherche en théologie a eu une influence décisive sur notre tradition spirituelle d'occident. Mais saint Thomas n'a pas toujours été suivi dans les solutions théologiques qu'il proposait dans ses œuvres et même il est arrivé dans certains cas qu'il ait été désapprouvé par l'Église, par exemple précisément sur le problème de l'Immaculée Conception où saint Thomas allait résolument dans le sens du non.

Mais ce qui m'a paru extraordinaire et tout à fait digne d'enseignement pour aujourd'hui encore, c'est la méthode. La méthode au sens presque de "synode" comme dirait notre évêque, c'est-à-dire la méthode au sens de "marcher avec" vers la réalité, au sens du chemin de la pensée vers la réalité, c'est-à-dire la capacité même, dans l'humilité et une très grande confiance, d'aller rencontrer le cœur même des choses, le cœur de l'être.

Maintenant où nous allons célébrer l'eucharistie, célébrons-là avec cette très grande humilité et cette très grande confiance, parce que précisément, là peut-être, nous est donné, de la façon la plus radicale, le signe même de la présence, de la réalité même du Christ qui se donne chair et sang à chacun d'entre nous, et qui est ce cœur même de la réalité, ces prémices de notre résurrection, ce but vers lequel nous marchons.

 

AMEN