LES DEUX PIEDS DE LA FOI

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

V

ous vous êtes aperçus que pour marcher et avancer, il vous fallait deux pieds et que cela nous a été donné par Dieu, et que si l'un est malade ou s'il manque, on est fâcheusement ralenti et on court un certain nombre de risques.

Pour avancer et marcher dans la foi, il nous faut également, et c'est nécessaire, deux pieds. Quand il manque l'un des deux, là encore, nous sommes terriblement ralentis, paralysés, et comme nous ne sommes pas d'un courage extraordinaire, nous nous arrêtons sur un tas de cailloux, et nous attendons "que ça passe". Dans la foi, ces deux pieds que nous avons c'est le cœur et l'esprit.

Nous sommes créés pour aimer et pour com­prendre, pour être intelligents, et les deux choses, non seulement ne s'opposent pas, mais doivent marcher ensemble, et se nourrir l'une l'autre. Ce que nous vi­vons actuellement dans la célébration eucharistique, correspond d'ailleurs à cela. Il y a le langage liturgi­que, celui des signes, celui des symbole à travers les­quels nous essayons, avec notre cœur, de recevoir "le mystère caché" que nous chantions tout à l'heure. La liturgie s'adresse aux sens, à la sensibilité, au cœur pour que le cœur reçoive et en soit heureux. Et au cœur même de la liturgie, il y a l'enseignement. Or lorsque, dans l'Église, on célèbre le sacrement, on s'adresse au cœur, et lorsqu'on prêche, on s'adresse à l'esprit. Mais vous voyez bien que les deux choses sont profondément unifiées, sont profondément liées et qu'elles doivent être manifestées, l'une et l'autre, ensemble.

Si nous n'avions dans la foi que le cœur sans la rigueur de l'intelligence, sans la réflexion qui fouille, qui approfondit, qui essaie de comprendre autant que faire se peut cette parole et ce mystère de Dieu, si nous n'avions que le cœur, nous serions ins­tallés dans une espèce de sentimentalisme chrétien, religieux, de bienfaisance, de contentement intérieur, mais qui ne serait pas la foi. D'un autre côté, si nous n'avions que l'intelligence avec sa capacité de mettre en concept, de mettre en rapport, d'analyser, nous tomberions dans une espèce de dogmatisme chrétien qui ne serait pas non plus la foi. Et nous vivons toujours, les uns et les autres, à cloche-pied. Toujours nous sautons sur un pied parce que nous avons l'impression que c'est plus solide de ce côté-là. Et si nous ne vivons pas les deux choses ensemble, nous n'avançons pas. Et je suis persuadé que lorsque des chrétiens me disent : "Je n'avance pas. Je piétine dans la foi." Je leur demande :"Est-ce que vous marchez ? Est-ce que non seulement vous faites vivre votre cœur, votre amour de Dieu et des autres, mais aussi votre intelligence, votre compréhension du mystère chrétien et la réception, dans votre esprit, de la révélation de Dieu ?" Car si notre cœur doit être évangélisé, notre esprit doit l'être aussi de la même façon. Et lorsque ces deux choses ne se font pas conjointement, nous piétinons, au sens propre du mot.

Cela est très important et je crois que c'est le grand message que nous pourrions recevoir de Saint Thomas d'Aquin, car il a été intelligent, très intelli­gent, c'est sans doute un des esprits les plus extraordi­naires non seulement de l'Église mais probablement de l'humanité, et il a été aussi profondément amou­reux et il aimait les choses qu'il étudiait, et il étudiait les choses qu'il aimait, c'est-à-dire le mystère même de Dieu ou autrement dit le mystère de l'homme ve­nant de Dieu et retournant vers Dieu. Et c'est proba­blement pour cela que l'Église l'a choisi comme étant le type même du Docteur de la Foi c'est-à-dire de celui qui a su enseigner la totalité du mystère de Dieu en s'adressant autant au cœur qu'à l'esprit. Il n'a pas voulu soigner une partie du corps, mais la totalité du corps. C'est probablement pour cela que, depuis huit siècles, la pensée chrétienne la théologie chrétienne, et donc la vie chrétienne, a énormément avancé, parce qu'avec un guide comme cela nous pouvions être sûrs de marcher sans trop boiter ou sans trop perdre l'équi­libre. C'est probablement aussi pour cela que saint Thomas d'Aquin reste, pour l'Église d'aujourd'hui, tant pour sa pensée, son esprit que pour son cœur, le guide le plus sûr, parce que, d'une façon parfaite, il a marché sur les deux pieds.

Alors, je crois que les uns ou les autres, nous sommes plus du cœur ou de l'esprit. Il y a des chré­tiens qui disent : "Moi je ne comprends rien, je ne cherche pas à comprendre, c'est pour les théologiens, ça ne m'intéresse pas. Je me contente d'aimer Dieu, de prier, d'aller à la messe." C'est un manque grave, c'est un péché d'omission. D'autres disent : "J'apprends, je comprends, je saisis, je passe ma vie à lire des livres". S'il n'y a pas le cœur, cela ne suffit pas. C'est un péché grave. Selon ce que nous sommes, nous connaissons toujours ces deux tentations et je crois qu'il nous faut nous laisser nous réunifier, ap­prendre à faire en sorte que notre humanité tout en­tière soit évangélisée par la lumière de Dieu. Je répète : nous avons autant besoin de travailler la foi avec notre intelligence que de la célébrer, c'est le même mystère : recevoir la vérité de Dieu et la manifester au monde.

Alors, les uns pour les autres, nous allons demander à saint Thomas qu'il prie pour nous beau­coup, beaucoup, pour nous, pour l'Église d'aujour­d'hui, pour chacun d'entre nous, pour que nous ayons à cœur de célébrer l'eucharistie, de célébrer la foi dans sa manifestation festive, dans sa manifestation un peu explosive et belle qu'est la liturgie. Nous lui de­manderons aussi d'avoir le goût de célébrer cette même foi en la comprenant, en la goûtant, en la fai­sant nôtre, en faisant que notre intelligence épouse cette vérité, en faisant en sorte que notre tête croie autant que notre cœur. C'est très important, autrement nous risquons toujours des déviations, des fausses interprétations, et nous marcherons de façon bancale : les autres n'auront pas beaucoup envie de nous suivre. On ne suit pas les boiteux, on suit les gens qui mar­chent. Que saint Thomas nous aide à faire en sorte que nous devenions des cœurs intelligents et des in­telligences aimantes.

 

AMEN