INTELLIGENCE ET RÉALITÉS
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Timbre de la poste Vaticane : Saint Thomas d'Aquin
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n ne se lasserait pas de parler de la théologie de saint Thomas d'Aquin. Je voudrais vous dire simplement pourquoi je trouve saint Thomas d'Aquin un homme aussi extraordinaire et qui a si profondément marqué la tradition de la foi de notre Église d'Occident, de notre Église romaine.
C'est simplement parce que saint Thomas était un homme merveilleusement intelligent et de cette intelligence très belle qui fait que l'on ne s'ennuie pas avec lui. C'est une chose assez remarquable que la grande tradition de saint Thomas d'Aquin c'est quand on a commencé à en faire uniquement un professeur, alors qu'il n'était pas qu'un professeur, c'était une intelligence très vive, très douce, très fraternelle, très proche, et surtout un esprit curieux comme il y en avait à cette époque-là, toujours prêt à découvrir quelque chose de beau et de grand.
Or le secret de cette intelligence tenait précisément à ce que saint Thomas savait fort bien distinguer les mots et les choses. Voyez-vous, saint Thomas d'Aquin n'a pas attendu Michel Foucault pour savoir la grande différence qu'il y a entre les mots et les choses. On nous a présenté cela comme une sorte de grande trouvaille moderne, mais en réalité, c'est le secret de la sagesse de saint Thomas d'Aquin.
Il savait que le réel, c'est le réel, les choses sont les choses et qu'elles ont leur consistance propre, leur épaisseur et leur mystère, et que cela était infiniment respectable, infiniment merveilleux, et surtout inépuisable. Et tellement inépuisable que lorsque l'intelligence voulait aller à la rencontre du mystère des choses, du mystère de ce qui existe, à ce moment-là, pour l'intelligence, à travers ces mots, à travers le langage, à travers la poésie, à travers la philosophie, à travers la théologie, c'était comme une fête de la rencontre de l'intelligence avec la réalité.
Saint Thomas ne pouvait pas être dupe du sens des mots et des symboles et des signes. Saint Thomas savait très bien que les mots ne sont que les mots. C'est la pauvreté même de notre intelligence et de notre être en face du réel. Mais, précisément, parce que le réel est inépuisable, parce que le réel est très grand, parce que le réel est mystérieux, les mots peuvent être un langage sans fin, inépuisable lui-même, porteur d'une très grande richesse, et qui peut aller dans toutes les directions.
Saint Thomas savait très bien que notre langage est pauvre, que nos images sont pauvres, mais que c'est une raison de plus pour que notre intelligence s'obstine sans cesse à découvrir le secret et la mystérieuse réalité des choses. C'est pour cela par exemple qu'il savait qu'en théologie, les comparaisons les plus grossières, les plus frustes sont souvent les plus belles et les plus adaptées pour parler du mystère de Dieu, et je crois qu'il n'aurait pas été choqué s'il avait vu représenter Saint Joseph à travers un chauffeur de taxi.
Saint Thomas avait ce sens que l'intelligence étant faite pour communier au réel chaque fois que l'intelligence regardait la réalité des choses en face, c'était comme une sorte de jaillissement de sa propre vie intérieure, c'était comme une sorte d'exubérance profonde qui ne pouvait jamais se laisser enfermer dans une représentation, jamais se laisser enfermer dans une sorte d'ordre intellectuel. Mais au contraire, c'était comme si l'intelligence était comme un morceau d'étoupe qui sans cesse est allumée par cette toute petite étincelle de la réalité et de la lumière qui vient se poser en elle et qui la fait ainsi devenir un feu lumineux.
C'est ainsi que saint Thomas, parce qu'il avait ce sens de la réalité, parce qu'il avait ce sens de la pauvreté de nos mots, de notre langage, le sens de la pauvreté de notre intelligence en face du réel, saint Thomas a pu avoir cette espèce d'audace et de confiance extraordinairement simple et belle lorsqu'il s'agissait de parler du mystère de Dieu, du mystère de l'Incarnation, du mystère de la Rédemption. Chaque fois, il savait que, de toute façon, on était pauvre, et c'est pourquoi à là fin de sa vie, il a eu bien raison de dire que tout ce qu'il avait écrit "c'était de la paille", car c'était vraiment de la paille, c'est vrai, mais de la paille infiniment précieuse et bien tressée et admirable, mais c'était de la paille, car ce n'était rien à côté du mystère qu'il prétendait décrire. Seulement il était assez intelligent pour savoir que la paille ce n'est que de la paille, même si c'était de la paille infiniment précieuse pour nous.
Je crois qu'aujourd'hui où nous vivons dans une époque où, très souvent, nous voudrions nous accrocher à une certaine représentation de Dieu, de son mystère, il nous faut demander à saint Thomas de nous obtenir cette vraie sagesse qui est de distinguer ce qui est vraiment la réalité des choses et d'autre part la pauvreté de nos mots, de notre langage et de notre intelligence en face de ce réel. Que saint Thomas nous obtienne cette véritable humilité et sagesse de l'intelligence qui sait s'émerveiller, qui sait se laisser enflammer par le contact vrai de la réalité, et à ce moment-là, s'épanouir dans la joie de Dieu, dans cette exultation extraordinaire de savoir que Dieu a voulu faire de nous une seule chose, des hommes qui contemplent son visage et le chantent, même avec de pauvres mots, jusqu'à la fin des temps.
AMEN