L'AMANT DE LA VÉRITÉ : SAINT THOMAS D'AQUIN

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1981)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

Saint Maximin : Saint Thomas d'Aquin 

N

ous célébrons aujourd'hui saint Thomas d'Aquin et les frères de saint Jean ont eu la délicatesse, la gentillesse de me demander de parler aujourd'hui parce que, comme Thomas d'Aquin, je suis dominicain et j'appartiens aux fils de saint Dominique, dont saint Thomas, lui aussi, appartint. Je voudrais non pas vous parler comme un théologien que je ne suis d'ailleurs pas, mais simplement comme un frère de Thomas dont je suis et dont vous êtes parce que vous et moi, nous sommes catholiques. 

Saint Thomas, d'emblée je voudrais vous le présenter dans cette fraternité de catholicité, car il fut docteur catholique. Et quand je dis catholique, je ne l'emploie pas au sens étroit, étroitement professionnel et sociologique, mais au sens profond, c'est-à-dire d'universalité, un certain goût de la totalité, un certain goût de la profondeur, de l'accès à une profondeur unifiée des choses et des êtres. Thomas d'Aquin, dans toute sa vie, dans toute la démarche de son cœur comme de son intelligence, est un homme qui a passionnément cherché l'unité de l'être, l'unité du réel qui a pour nom "vérité". Il a été amant de la vérité, chercheur de la vérité pèlerin de la vérité. Il est témoin, en cela d'un certain goût de la catholicité. En effet, saint Thomas a dû se battre, comme nous avons à nous battre nous aujourd'hui, les temps ne changent finalement que très peu sur les conflits essentiels, il a dû se battre, à la fois, contre un piétisme augustinien qui ravageait l'Église et qui confinait à l'anti-intelletualisme dangereux. Et d'ailleurs, cet augustinisme renaîtra, sous d'autres formes au moment de la Réforme. Il dut se battre aussi contre le rationalisme de la pensée grecque qui revenait, par le biais des arabes, et là aussi, Thomas eut le souci catholique de trouver ce lien profond d'unité entre l'intelligence, la raison et la foi, entre le souci de la vérité et son lieu profond qu'est le cœur, qu'est l'amour révélé dans le mystère du Christ mort et ressuscité. 

Thomas respire un certain goût du réel. C'est le second aspect fraternel que je trouve chez saint Thomas. C'est parce qu'il eut un goût très aiguisé du réel que Thomas, là encore, est aussi catholique. Un de nos pères dominicains du début du siècle le remarquait, saint Thomas avait d'abord été chez les bénédictins et il en avait gardé ce goût de l'objectivité dans la vie spirituelle que donne justement la rectitude d'une vie liturgique. Saint Thomas, par là, peut être, et même certainement, a plongé ses racines dans un certain goût d'un réel spirituel, non pas dans une débauche de sensiblerie mystique, pieuse, mais au contraire, dans cette humilité objective que donne une tradition spirituelle liturgique monastique Oui, il y a peu de réflexivité abstraites dans les traditions monastiques primitives. Il y a au contraire, tous les jours, cette convocation et cet appel de grâce qui est objectivement donné dans la célébration de la parole chantée, et dans la célébration du pain et du vin déjà là, donné, offert, sensiblement à notre cœur et à notre esprit, pour être assimilé. Par cette tradition monastique, saint Thomas a plongé ses racines dans les Pères de l'Église si bien, que lorsque trop souvent on taxe saint Thomas d'Aquin ou ses disciples d'être des intellectualistes, des hommes d'une intelligence outrancière et glacée, je crois que l'on se méprend gravement, profondément car il fut tout le contraire, l'homme d'un goût profond de l'objectivité et du réel. En une époque comme la nôtre, où en une sorte d'esprit de fin des temps on voit de partout, dans toutes les chapelles et les groupuscules l'intelligence méprisée parce que peut-être on en a trop abusé dans une quête d'abstractions inutiles, saint Thomas offre pour nous, chrétiens, un témoignage essentiel et irremplaçable d'une quête de la réalité, d'une quête de la vérité. Et c'est parce qu'il en fut le grand témoin que saint Thomas est aussi un grand témoin de la charité. Un grand témoin de la charité, mais par l'exercice aussi de l'intelligence. 

Les chrétiens d'aujourd'hui, tendus entre la tentation d'un certain rejet de la réflexion exigeante et celle de l'abandon, à une sorte de mysticisme (Étrangement, notre époque est à la fois l'époque des grandes idéologies abstraites, dures et froides et tout autant celle des renouveaux mystiques désordonnés). Je crois que nous avons, aujourd'hui à invoquer ce docteur catholique pour nous réapprendre cette haute situation où l'on dépasse ces antinomies et ces conflits et où l'on redécouvre cette unité d'être qu'est le Christ vivant. Saint Thomas a puisé dans la fréquentation, dans l'amitié du Christ, Verbe incarné, le goût de cette réalité de cette unité, de cette vérité. 

Je dirais que toute l'œuvre, toute la pensée de saint Thomas, respire dans le fond ce génie sacramentel de la vérité catholique, de la révélation chrétienne. Oui, et je m'explique en disant cela, toute sa pensée respire par là, ce goût profond d'une unité de l'être que témoigne l'Incarnation du Christ et continuée auprès de nous par sa parole faite sacrement. 

Voilà ce que je voulais vous donner comme jalon de méditation et de regard sur ce grand visage de notre histoire de l'Occident. Et je ne peux pas m'empêcher d'évoquer un grand monument que nous aimons tous beaucoup : les Jacobins à Toulouse. Vous l'avez peut-être vu en photo. Il présente cette particularité d'avoir, au cœur de sa nef, un grand alignement de piliers. Certains y ont vu comme une image. Saint Thomas, à un grand moment de crise de la pensée chrétienne a conforté l'élan de la foi, de toute la puissance de l'intelligence et de la raison. Ce monument en offre comme l'image et le symbole. Non seulement les voûtes s'élancent de part en part comme des mains jointes pour témoigner de l'élan de la prière de la foi mais ces voûtes, de l'intérieur même de l'édifice sont encore plus grandies encore plus exaltées et plus souverainement portées, éclatent dans le palmier avec une gloire encore plus grandiose parce que justement, elles sont, de l'intérieur, confortées par ce grand élan de pensée, de sagesse. Les nervures peuvent s'élancer comme un filet au-dessus des nefs et embrasser l'ensemble et la totalité du monument. On dirait que la pensée de saint Thomas est un peu à l'image de ce monument. Oui, il est comme une colonne plantée, il est comme un arbre planté, planté dans le terreau solide du réel, mais dont le feuillage, dont les frondaisons poussent et éclatent dans la splendeur même de la lumière de Dieu.  

Pour terminer, je voudrais vous citer un texte de Jacques Maritain, un contemporain qui redonna le goût de la pensée de saint Thomas au début de ce siècle. Voilà comment il décrivait, non sans lyrisme, la pensée de saint Thomas : "Thomas a jeté son filet sur l'univers et il emporte toute chose devenue vie dans l'intelligence vers la vision béatifique. Cette théologie est une théologique de pacifique et, sous la lumière de la foi, un immense mouvement de pensées, entre deux intuitions : l'intuition de l'être et du premier principe de la raison d'où elle part et qui lui est donnée ici-bas mais aussi l'intuition de Dieu clairement vu vers laquelle elle va et qui lui sera donnée plus tard. Ordonnant tout le discours à une fin suprême, ineffable, elle demeure toujours rationnelle, mais elle apprend, en même temps, à la raison à ne pas chercher sa mesure en elle-même, et devant les mystères d'en bas, telle que la matière et la puissance, comme devant les mystères d'en haut telle que la prémonition divine sur la liberté créée, elle nous demande de rendre hommage aux droits de l'Etre sur notre esprit comme à la sublimité divine. C'est pourquoi cette pensée si sereine, si universelle, si ouverte et si libre, la plus hardiment affirmative et la plus humblement prudente, la plus systématique et la moins partiale, la plus intraitable et en même temps la plus accueillante à toutes les nuances du réel, la plus riche en certitude mais aussi la plus attentive à réserver la part du probable et de l'opinion, la plus ferme et la plus intransigeante pour défendre les droits de la vérité, mais aussi la plus détachée du savoir humain, tant l'objet est transcendant où elle aspire à se perdre !"

 

AMEN