HUMILITÉ ET OPTIMISME
Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Timbre de la poste vaticane
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u tournant du seizième siècle, de nombreux changements se sont produits tout à la fois dans la civilisation occidentale, dans l'Église. C'est l'époque de la Renaissance, c'est l'époque des grandes découvertes, c'est l'époque aussi de la Réforme. Et, à partir de cette époque et jusqu'à aujourd'hui, un certain nombre d'axiomes et de postulats ont marqué profondément l'attitude de l'esprit humain et particulièrement de l'esprit humain en face du réel, en face du monde. Ces attitudes peuvent quelquefois apparaître contradictoires, mais finalement leur convergence a constitué cette crise de l'intelligence humaine dans laquelle, petit à petit, nous nous sommes enfoncés, et dans laquelle nous nous trouvons totalement immergés aujourd'hui.
Parmi ces réactions fondamentales qui ont traversé l'esprit humain vers cette époque, il y a d'abord une sorte de défiance à l'égard de l'homme, un pessimisme sur la validité, les capacités de l'esprit humain. Nous trouvons cela aussi bien chez Descartes, par exemple qui doute de la capacité de l'être humain de connaître le réel tel qu'il est, majorant ces erreurs des sens qui se produisent ici ou là, mais dont il fait comme une sorte de chose habituelle. Chez Descartes aussi, nous trouvons ce saut dans l'absolu, ce saut du fidéisme qui fait qu'il passera par l'existence de Dieu, découverte au fond de son propre cœur, au fond de son esprit, puisque la seule réalité dont il soit sûr, c'est son existence personnelle et c'est de là qu'il s'élèvera à Dieu, et à partir de Dieu il en fera découler l'existence du monde tout entier. C'est donc une défiance sur les capacités de l'esprit humain pour connaître le réel et un recours un peu éperdu à l'existence de Dieu pour justifier ce réel. Nous trouvons quelque chose d'analogue dans beaucoup de réactions de nos frères réformés qui, à ce moment-là, ont douté aussi des capacités, et même de l'intérêt de ce monde, de l'existence des choses sensibles, des choses réelles de cet univers, une seule chose comptant, c'était de se réfugier entièrement en Dieu, dans la miséricorde de Dieu, tout le reste étant finalement perte de temps, et d'une certaine manière divertissement de l'esprit et du cœur.
Et, simultanément, d'une façon apparemment contradictoire, à cette même époque, l'esprit humain va s'enorgueillir de ses découvertes, s'enorgueillir de toutes ses capacités scientifiques et va accorder une sorte de puissance prométhéenne à l'intelligence de l'homme. Et nous verrons les philosophes qui viendront après Descartes continuer sa pensée mais en en renversant les conclusions, car bien loin de recourir à l'existence de Dieu pour fonder celle de l'univers, admettant l'incapacité dans laquelle nous sommes de connaître l'univers, ils en viendront à professer que cet univers est inconnaissable, qu'il n'existe plus, et que c'est l'esprit humain qui construit l'univers, c'est l'esprit humain qui se substitue à Dieu et qui devient le fabricant de toute chose, le réel, la connaissance que nous avons du réel n'étant plus soumission à ce réel, n'étant plus accueil de ce réel mais emprise de notre esprit sur un réel dont il est l'auteur et finalement transformant l'esprit humain en un démiurge.
Or ces deux attitudes apparemment contradictoires, puisque d'un côté il y a un pessimisme et de l'autre une exaltation inconsidérée de l'esprit humain, convergent finalement dans une même oeuvre qui est celle de la destruction du rapport de l'homme au réel à ce réel dans son humilité. Car il ne suffit pas de se réfugier en Dieu pour fonder une pensée saine, claire. Et si nous célébrons aujourd'hui saint Thomas d'Aquin, il ne faut pas que ce soit seulement comme un saint parmi d'autres, mais comme celui qui, plus que tout autre, est le représentant, le symbole et aussi un des artisans majeurs, le grand artisan de cette solidité, de ce réalisme et de cette humilité de la pensée humaine sanctifiée, assainie par la foi.
Pour saint Thomas, il n'y a pas de pessimisme sur l'homme, il n'y a pas de pessimisme sur l'intelligence humaine. L'intelligence humaine sortie des mains de Dieu est bonne. L'intelligence humaine, malgré le péché de l'homme, n'a pas été réduite à une sorte de monstre rampant. L'intelligence humaine est faite pour le réel et elle fonctionne, par la grâce de Dieu qui l'a créée, pour connaître la réalité des choses. Et c'est sur ce contact profond, solide, avec la réalité des choses que peut s'édifier une saine assise de la pensée de l'homme. Et c'est en partant de ce qu'il touche, en partant de cette merveilleuse découverte de l'existence des choses, de ce frémissement de l'esprit qui découvre que la moindre des réalités est vraiment là, pleine de sève, pleine d'existence, pleine de cette réalité qui lui est donnée par Dieu, c'est en s'appuyant sur cette force, sur cette fermeté des choses que l'on pourra s'élever, non pas d'une manière faussement mystique, non pas d'une manière qui rejetterait le réel, mais avec toute cette solidité qui marche pas à pas, on pourra s'élever jusqu'à non pas la connaissance claire de Dieu mais jusqu'à ce pressentiment éblouissant de cette réalité infinie qui dépasse toutes les autres réalités mais que nous connaissons précisément dans le reflet d'elle-même qu'elle nous a donné dans toutes ces choses merveilleuses qui sont mises à notre disposition.
Et cette confiance, cet optimisme fondamental de saint Thomas ne peut pas se séparer de l'humilité, car si on a confiance dans les dons que Dieu a faits à l'homme, il faut en même temps, connaître les limites de cet esprit humain. Limites qui ne sont pas des déficiences incurables et qui devraient nous conduire, comme on l'a fait par la suite, à rejeter ce contact avec le réel, mais au contraire, soumission au réel. Et ici c'est toute l'humilité de l'esprit humain qui se met à l'école du monde, à l'école des choses et, à travers ces choses, à travers ces êtres si humbles soient-ils, à l'école de Dieu.
Humilité et optimisme, ceci est inséparable car le pessimisme, le caractère dépréciatif que nous portons sur certaines choses est le fruit renversé de notre orgueil. Et c'est uniquement si nous savons, humblement, nous mettre à l'école des autres, à l'école de nos frères, à l'école des choses les plus modestes du monde, et à travers tout cela, à l'école de Dieu. C'est seulement si, patiemment, nous déchiffrons le secret des êtres et le secret des choses, c'est seulement de cette manière-là, que nous pourrons, effectivement, avoir une vue positive, une vue optimiste et du monde, et de nous-mêmes, assis, appuyés fortement sur ce contact humble mais vrai avec le réel.
Notre Église, notre monde meurt de la crise de la vérité. Nous avons perdu le sens de la vérité parce que nous avons perdu le sens du réel, parce que nous avons perdu le sens du contact humble mais vrai avec les choses. Et c'est cela qui cause toutes ces divagations, apparemment sans limites et sans bornes, c'est cela qui produit toutes ces affirmations incontrôlées et incontrôlables, toutes ces théories qui s'entremêlent et qui s'enchevêtrent, tous ces mensonges qui remplissent l'univers des hommes d'aujourd'hui : mensonges sur le réel, mensonges sur la vie des hommes, mensonges sur les structures de la société et mensonges aussi sur les possibilités de la science. Nous vivons dans un univers qui est marqué profondément par ce mensonge parce qu'il est marqué par la perte du sens de la réalité et donc la perte du sens de la vérité.
Il y va d'une crise très grave car elle menace, à la fois, la survie de l'esprit humain et aussi le salut de l'humanité par la foi. C'est pourquoi nous demanderons à saint Thomas de nous venir en aide, d'assainir nos esprits, d'abord parce qu'on ne peut avoir un cœur sain que si l'on a d'abord un esprit droit. Demandons à saint Thomas de prier pour nous le Seigneur afin qu'il nous fasse la grâce de la vérité, la grâce de l'humilité devant le réel, la grâce de la patience et de l'amour de la moindre des créatures de Dieu en qui se reflète cette présence de Dieu. Nous demanderons cette grâce pour nous et la grâce de travailler patiemment, humblement à restaurer en nous ce sens de la vérité. Nous la demanderons aussi pour notre monde, pour notre société, pour tous les hommes qui nous entourent car s'il n'y a pas un assainissement profond de l'esprit humain, c'est vers une crise bien plus grave que celle que nous entrevoyons actuellement que nous allons et il s'agit probablement de la survie de l'humanité.
Que saint Thomas intercède pour nous et qu'il nous enseigne la gravité de l'enjeu. Que le Seigneur nous bénisse et qu'il sauve le monde.
AMEN