RESPECT DES VALEURS NATURELLES

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Saint Thomas d'Aquin

S

 

aint Thomas d'Aquin, dont nous célébrons la mémoire aujourd'hui, a écrit la Somme la plus complète, la plus plénière de toute la réflexion théologique de l'Église, sur le mystère de Dieu, le mystère de l'homme, le mystère du monde. Il n'est pas possible de retracer l'ensemble de cette synthèse qui, non seulement résume la pensée de l'Église primitive, de l'Église médiévale, mais qui demeure aujourd'hui encore valable.

Je voudrais simplement mettre en valeur un des aspects tout à fait caractéristique de cette synthèse théologique qui, me semble-t-il peut avoir une grande importance pour nous aujourd'hui. A la différence de beaucoup d'autres théologiens, cédant à une tentation d'ailleurs bien compréhensible, saint Thomas a toujours refusé de dissoudre les réalités terrestres, les réalités de ce monde, les réalités naturelles dans une vision qui serait exclusivement la vision surnaturelle de la foi. Je veux dire plus exactement que saint Thomas pense et affirme, démontre qu'il est indispensable à une véritable vue de foi, à un vrai regard de foi, de donner toute leur consistance aux réalités de ce monde telles qu'elles sont, dans leur valeur propre. Et c'est seulement en reconnaissant leur valeur propre que l'on peut pleinement les baptiser et les conduire jusqu'à leur accomplissement en Dieu. De cette doctrine constante de saint Thomas qui met ainsi pleinement en valeur chaque réalité pour elle-même, je voudrais donner rapidement trois exemples.

C'est d'abord la manière dont saint Thomas enseigne la morale. Il n'a pas voulu faire une morale qui se déduirait exclusivement des principes de l'évangile. Il a commencé par exposer, très longuement, et en s'aidant des philosophes anciens particulièrement d'Aristote, ce qu'est la morale naturelle, ce qu'est la morale de l'homme comme homme. Même si Jésus-Christ n'était pas venu achever de façon incroyable et inattendue cette destinée humaine, il y a dans l'homme, déjà, une exigence et cette exigence morale est commune à tous les hommes, même ceux qui n'ont pas encore rencontré Jésus-Christ. La prudence, la justice, le respect d'autrui, le respect de la liberté des autres, voilà des valeurs qui sont communes à tous les hommes et qui se fondent sur la nature de l'homme, nature que l'homme a reçue de Dieu bien sûr, et c'est cela qui fait sa grandeur, nature que l'homme expérimente, quand bien même il n'aurait pas encore reçu la révélation explicite de Dieu.

Un deuxième exemple, ce que saint Thomas appelle l'ordre de la charité. Comme le Christ nous l'a dit, saint Thomas enseigne qu'il faut aimer tous les hommes et qu'il faut en particulier aimer ses ennemis. Mais saint Thomas enseigne qu'il est conforme à la foi, parce que conforme à la nature humaine, d'aimer d'abord et de manière privilégiée, ceux qui nous sont les plus proches, ceux qui font partie de notre famille, de notre communauté humaine, ceux qui sont à la porte de notre propre maison. Saint Thomas va jusqu'à dire qu'au paradis, cet ordre de proximité de la charité qui nous fait plus proches de ceux qui sont nos intimes, demeurera. Saint Thomas ne pense pas qu'au paradis les relations humaines se dissolvent dans une sorte d'universalité où tout le monde serait aimé de la même manière. On n'aime pas deux personnes de la même manière. L'amour est toujours unique, et l'amour unique que nous avons connu pour telle ou telle personne unique au monde sur la terre, cet amour demeurera unique au paradis. Il y gardera toute sa valeur et toute sa particularité.

En troisième exemple, peut-être plus choquant au premier abord mais non moins important, c'est l'enseignement de saint Thomas sur ce qu'il appelle la guerre juste. Bien sûr saint Thomas connaît le précepte donné par Dieu : "Tu ne tueras pas." On ne doit pas tuer son prochain. Mais dans certains cas, quand des valeurs plus fondamentales que la vie humaine elle-même sont en jeu, et ces valeurs c'est par exemple le sens de la vie humaine, c'est-à-dire le droit à la liberté, le droit à la dignité, le droit à la vérité, quand ces valeurs sont en danger, saint Thomas pense que l'on peut sacrifier sa vie pour défendre ces valeurs et qu'il est possible que, dans ces cas-là, même le recours à la guerre soit justifié. Cette doctrine heurte notre sensibilité moderne, notre a priori pacifiste vu toutes les expériences atroces de guerre que nous avons vécues. Mais ce qui me semble intéressant dans cette doctrine, c'est l'affirmation qu'il y a dans l'homme des valeurs humaines qui sont fondamentales et contre lesquelles on ne peut aller en aucune manière. Rien ne peut prévaloir, ni la peur, ni les compromissions, ni aucun danger, ni le risque même de perdre la vie, rien ne peut aller à l'encontre de ces valeurs fondamentales de l'homme que sont sa liberté, sa dignité, le sens de sa vie.

Je crois qu'il est important que la chair soit respectée comme telle, cela aujourd'hui où nous sommes affrontés à des idéologies qui vont à l'encontre de ce sens fondamental de la vie humaine, des idéologies qui rêvent de détruire l'homme dans sa nature même d'homme, qui ne sont donc pas d'abord affrontées à la foi contrairement à ce que nous penserions, mais qui plus radicalement encore, avant même de s'affronter à la foi, s'affrontent à la réalité de ce qu'est l'homme. Et s'il n'y a plus de vérité de l'homme, la foi n'a aucun moyen de trouver une assise pour s'établir, et c'est cela le sens profond de ce respect de la nature humaine dont parle saint Thomas, de son respect des valeurs naturelles. Si donc ces idéologies s'attaquent à l'homme comme tel, avant de s'attaquer à la foi en Jésus-Christ, ce danger est terriblement grave, car toute signification peut disparaître dans une sorte de destruction, non pas seulement physique de l'homme, mais morale. Et c'est pourquoi il est bon que saint Thomas nous apprenne ce respect de la valeur de l'homme, ce respect de ce qui est essentiel, fondamental, inaliénable en l'homme.

Demandons-lui, en cette fête, d'ouvrir notre intelligence, d'ouvrir notre cœur à ces vérités si importantes pour notre monde d'aujourd'hui, et à ouvrir aussi notre cœur à assez de générosité pour savoir lutter et nous battre pour que la dignité de l'homme, pour que la liberté de l'homme, pour que le sens de la valeur humaine soient respectés partout en nous et aussi chez nos frères.

 

AMEN