MIEUX CONNAÎTRE POUR MIEUX AIMER ! SAINT THOMAS D'AQUIN

Sg 7, 7-14+25-30 ; Mt 5, 13-16
St Thomas d'Aquin - (28 janvier 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

'ai prié et l'intelligence m'a été donnée". Vous avez entendu frères et sœurs ce texte de la Sagesse, et il insiste dans tout son développement sur le fait que Salomon au moment où il va prendre la responsabilité de la royauté en Israël va recevoir l'intelligence, va recevoir la Sagesse, elle va venir du haut du ciel, elle va mettre en mouvement tout son esprit, elle va susciter en lui le jugement, la préhension des choses, la connaissance des choses. Ce très beau texte convient parfaitement au saint que nous célébrons aujourd'hui, saint Thomas d'Aquin. C'est un homme qui a réfléchi non seulement sur ce que nous pouvons connaître, non seulement sur ce qu'il appelait l'essence des choses, mais également sur la manière dont nous connaissons, la manière dont est construite et fonctionne l'intelligence humaine. Sur ce point précis, il a adopté une position traditionnelle et qui est devenue quelque chose de fondamental dans la théologie, dans la réflexion chrétienne, qu'on a appelé la "connaissance réaliste". Ce mot signifie simplement une chose : c'est que notre esprit, quand il est en face de la réalité, doit être fondamentalement réceptif. Saint Thomas a développé tout cela avec un appareil technique pour lequel je ne donnerais pas aujourd'hui ma tête à couper, mais qui dénote une attitude de l'esprit en face de la réalité.

       Vous le savez, aujourd'hui, et c'est sans doute la grande différence, avec le monde de la pensée du Moyen-âge, nous sommes plus sensibles à cet aspect par lequel l'esprit analyse, construit, assemble, échafaude des hypothèses, les vérifie, les passe au crible, et finalement acquiert par son propre effort, la certitude. Nous avons cette conception un peu pélagienne de la vie de l'esprit. L'esprit n'est pas ce lieu où la réalité rend l'homme fécond dans son intelligence, l'esprit aujourd'hui, dans un réflexe spontané, est cette espèce d'opération, d'acquisition, de transformation, d'élaboration du savoir. L'esprit c'est une compétence qu'on acquiert, l'intelligence, c'est une vision du monde qu'on projette sur le monde, notre pensée c'est la manière dont chacun personnellement interprète le monde. On connaît les résultats de cette manière de voir, c'est que chacun vit dans son monde, il n'y a plus de monde commun, il n'y a plus de source d'inspiration commune pour les hommes. Mine de rien, ces deux attitudes vis-à-vis de la connaissance, soit ce qu'on a appelé le "réalisme de la connaissance", l'intelligence réceptrice, soit de l'autre côté l'intelligence constructrice, cela donne finalement deux types d'hommes et deux types de société parfaitement différents, et ce ne sont pas les mêmes chemins d'humanité qui sont tracés à partir de l'une et de l'autre conception.

       Celle de saint Thomas, celle qu'on appelle précisément "réaliste", signifie que l'acte de l'intelligence est d'abord un accueil de la réalité et de ce qui est. Si l'acte d'intelligence est pour chacun de nous, cet accueil de la réalité et de ce qui est alors nous avons un monde commun. Nous n'avons pas simplement chacun notre monde et notre vision du monde à défendre, mais même si notre intelligence n'est pas suffisamment ouverte, même si notre Q.I. est limité comme on dit aujourd'hui, il n'empêche que le fait d'être réceptif du même monde, de la même réalité qui se donne à nous, crée entre nous la possibilité de cette communion qui est la possibilité humaine. Au fond, s'il y a quelque chose que saint Thomas doit nous redonner aujourd'hui, aussi bien dans l'Église que dans la société, à travers sa manière de voir et de comprendre, le mystère de l'intelligence et de la connaissance humaines, c'est d'abord cela. La possibilité d'une société humaine est donc la possibilité humaine un peu spécifique qui est l'Église, l'assemblée des croyants, de ceux qui croient au Christ, se caractérise par le fait, non seulement de surgir et d'habiter dans le même monde, mais d'accueillir le même monde, et d'essayer de faire l'unanimité, une certaine compréhension mutuelle sur le fait d'accueillir ce même monde.

       Et ceci, évidemment a de très grandes conséquences, surtout en ce qui concerne notre foi et notre approfondissement de la foi qu'on appelle précisément la théologie. Ce que je viens de dire du monde, on peut aussi le dire de Dieu et de la Révélation. La Révélation n'est pas cette réalité que chacun interprète à sa manière, moi j'en prends, moi j'en laisse. La Révélation c'est le donné par lequel Dieu se révèle, s'offre à nous, et donc, face à cette Révélation, notre intelligence est fondamentalement réceptrice, elle est fondamentalement accueil. Non pas cet accueil parfois un peu étroit qu'on a caricaturé, comme cette d'obéissance un peu stupide à la lettre qui dérive dans les marécages du fondamentalisme, mais cet accueil vrai, qui sonne juste, est ce fait qu'on a confiance, que l'intelligence à partir du moment où elle se situe devant l'acte de Dieu qui parle, elle est capable de l'accueillir par grâce. Alors, cette connaissance du mystère de Dieu, cet accueil de la Révélation qui dans un premier temps peut paraître passif, est en réalité le meilleur moyen pour Dieu par la foi, de construire l'unanimité à l'intérieur de l'Église.

       Vous voyez que la conception qu'a saint Thomas de la connaissance est autre chose qu'une sorte de simple attitude ou exigence disciplinaire : "il faut croire ce qu'on te dit". Chez saint Thomas, le respect de l'intelligence et de la capacité d'accueil de Dieu est bien trop grand pour résoudre la foi uniquement par les directives qui seraient données par le Pape ou les Évêques.  La foi n'est pas d'abord une affaire de docilité d'une intelligence qui renoncerait à elle-même, mais quand l'intelligence veut être elle-même, il faut qu'elle soit accueil, il faut quelle soit ouverture à la Parole de Dieu. C'est cela la grandeur de l'intelligence croyante. C'est pour cette raison que saint Thomas a repris cette vieille formule qui avait déjà cours dans les milieux de la théologie médiévale : "Qu'est-ce que la théologie ? C'est l'intelligence de la foi". C'est la foi qui a saisi le cœur de l'homme pour le rendre mieux réceptif, mieux accueillant, et par là trouver la véritable communion de tous les saints dans le mystère de Dieu.

       Je pense que c'est de cette façon que la grande Tradition et les grands auteurs théologiques ont encore à parler aujourd'hui. Saint Thomas lui-même n'a pas une conception traditionnelle de la théologie au sens où il croirait que la réceptivité est celle des C.D. que l'on grave avec des points pour qu'ils répètent fidèlement comme des perroquets : "ô ; noir-noir, blanc-blanc" ! Saint Thomas n'a pas du tout une conception de la Tradition qui ressemblerait à cela, mais au contraire, sa conception de la Tradition théologique est comme le fait que tout ce qui vous est donné dans la Révélation, tout ce qui est médité dans la Tradition, l'intelligence aujourd'hui doit l'accueillir, le faire sien, et en faire le moyen de s'ouvrir davantage à l'unique réalité qui est le mystère de Dieu. Cela n'est pas simplement la mission des théologiens dans l'Église, parce que je crois qu'à ce niveau-là, toute intelligence qui s'ouvre vraiment dans une réceptivité authentique au mystère de Dieu est déjà théologienne et d'une manière ou d'une autre, c'est ainsi qu'on peut participer à l'intelligence que saint Thomas a reçu, lui, de façon absolument exceptionnelle. C'est pour cette raison que l'on peut prier aujourd'hui pour notre Église.

   

       AMEN