AU NOM DE LA CITOYENNETE

Ac 9, 1-22; Mc 16, 15-18
Conversion de St Paul - (25 janvier 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


V

ous me permettrez d'attirer votre attention sur un point de la fête que nous célébrons aujourd'hui et qui n'est peut-être pas sans rapport avec ce que nous avons vécu pour beaucoup d'entre nous hier soir, sur la place de l'Hôtel de ville. Saint Paul est un  pharisien. Pharisien est un mot hébreu qui veut dire "séparé". Il a une conception de sa religion, de son existence religieuse, de son destin, comme séparé. Il fait partie d'un peuple séparé qui n'a rien à voir avec le monde des païens et des goïms. Donc, tout l'idéal du pharisien est de vivre cette séparation comme un moyen de sanctification. Et le fait est que c'est généralement l'observance des préceptes de la Loi. De même que toute loi indique la différence entre le permis et le défendu, ici, la Loi pour le pharisien lui dit là où il est un bon juif, et là où il risque de ne pas l'être. Et pourtant, il y a chez saint Paul dès le départ une incohérence, c'est que tout bon pharisien qu'il est, il est citoyen romain. Apparemment, cela ne semble pas lui poser de problème au moment même où il fait ses études à Jérusalem. Il est avant tout, un pharisien, et par conséquent son attachement, et Dieu sait que cela a beaucoup plus d'importance qu'actuellement la question des nationalités, c'est une question d'identité à proprement parler, son attachement à la structure de la société romaine par la citoyenneté, ce qui est le top du top, en tout cas pour quelqu'un qui n'est pas né à Rome, ne semble pas pour lui, dans un premier temps, quelque chose de fondamental. 

       Or, ce qui est intéressant, vous l'avez remarqué, saint Paul dit tout le temps qu'au moment où il s'est converti, à ce moment-là, Dieu l'a choisi pour être un vase d'élection pour les nations. En réalité, c'est la citoyenneté romaine qui ressort. Là où la première mission chrétienne n'avait pas idée de sortir du champ des synagogues, Paul est le premier qui, à cause de sa citoyenneté (je ne vois pas d'autre origine), comprend que le mystère du Christ, l'annonce de la mission concernant le salut, concerne vraiment ce qui représente pour lui tous les hommes, c'est-à-dire, l'empire romain. C'est parce que Paul dans l'évènement même de sa conversion, et je crois que c'est cela le plus important, comprend que Dieu l'appelle pour ceux qui ne sont pas juifs, qu'il va ensuite à travers toute sa vie d'apôtre, d'enseignant, de rabbi chrétien, montrer la place respective d'Israël et des païens, et de montrer que les païens, ce côté païen en lui qui était la citoyenneté romaine, avaient droit fondamentalement au salut. C'est pour cela que quand vous relisez les Actes des Apôtres, c'est très frappant. Saint Paul utilise à tout moment, soit vis-à-vis des autorités païennes, en Grèce, à Corinthe, à Ephèse, soit vis-à-vis des autorités juives, le droit de sa citoyenneté romaine. Autrement dit, c'est la première fois que dans une religion, l'appartenance citoyenne de Paul joue un rôle pour faire sortir la première prédication chrétienne de son bocal de Jérusalem, bocal un peu juif, pharisien, Galilée, petit milieu juif étouffé de l'époque. Et la signification même de la conversion de Paul, ce n'est pas tellement Paul qui se convertit, que à travers lui, la mission, chrétienne qui se convertit aux païens. C'est cela que nous fêtons aujourd'hui. 

       Vous comprenez l'importance que cela peut avoir pour éclairer le geste d'hier soir. C'est vrai qu'aujourd'hui, à la faveur d'une certaine tradition, d'une certaine histoire, on a eu tendance à remettre toutes les religions dans leur bocal, les juifs d'un côté, les chrétiens de l'autre et encore entre les chrétiens, comme ils se battaient comme des chiens, il fallait mettre les protestants, les catholiques et les orthodoxes, chacun de leur côté, et en réalité on en est arrivé à ce que chaque conscience religieuse vive pour elle-même, et à certains moments, on a effectivement l'impression de tourner à vide comme les poissons rouge dans leur bocal. 

       C'est pour cette raison qu'hier soir, je crois que cela avait une certaine saveur de retrouver la diversité des religions qui, il n'y a que deux siècles, se seraient tapé dessus, se retrouver sur la place publique, dans cet espace de citoyenneté, chacun fait partie de la vie publique, à des titres différents, sans nécessairement exercer des charges, simplement par son bulletin de vote, et là, dans ce cadre de la vie publique, retrouver l'annonce de l'évangile. En fait, c'est très paulinien. Et je crois qu'effectivement, la première communauté de Jérusalem n'avait jamais trop osé faite que l'annonce de la Parole devienne publique au sens de la publicité, dans l'empire romain. Celui qui a osé, c'était saint Paul. 

       Cela doit nous aider nous-mêmes, chacun dans notre propre itinéraire de foi, de conversion, à réfléchir à nouveau sur la manière même dont nous accueillons et dont nous vivons le Salut qui nous est offert. On peut garder le salut, sa religion, sa piété, sa dévotion, confite dans la graisse d'oie. Il y a beaucoup de gens qui vivent comme ça. Ils vivent une religion "confit de canard". Mais, ce n'est pas la vérité, même si c'est bon, ce n'est pas la vérité. C'est autre chose : chacun d'entre nous à partir du moment où il a reçu la mission du salut, découvre à travers tout ce qu'il est, y compris sa place dans la cité, y découvre l'impérieuse nécessité de faire que cette Parole de salut affleure dans la vie des frères, dans la vie de tout le monde, dans l'espace public. 

       Que saint Paul nous aide avec discernement à redécouvrir ces valeurs-là, non pas pour récupérer les choses, c'est hélas ce que l'Église et les religions ont fait trop souvent, c'est pour cela qu'il a fallu les mettre un peu à l'écart, et les canaliser, parce qu'à force de vouloir occuper l'espace public, il n'y avait plus de place pour les autres. Mais précisément, dans un espace public pluraliste, que la foi, la proclamation du salut retrouve sa véritable place, cette liberté qui est offerte non seulement aux croyants mais qui est offerte à tous les hommes. 

 

       AMEN