LA GRATUITÉ DE LA GRÂCE
Ac 9, 1-22; Mc 16, 15-18
Conversion de St Paul - (25 janvier 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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a conversion, dont la conversion de saint Paul est l'exemple le plus frappant et le plus typique, la conversion est la manifestation à l'état pur de la gratuité de la grâce de Dieu. Saint Paul était animé de haine et d'un esprit de lutte contre ce qu'il appelle la "voie", c'est-à-dire contre ce chemin que le Christ avait enseigné à ses premiers disciples et qui rassemblait déjà un nombre non négligeable de juifs de Jérusalem. Alors qu'il allait, plein de cette haine et muni des pleins pouvoirs pour arrêter et persécuter les chrétiens de Damas, Dieu l'a terrassé sur le chemin. Une lumière l'a enveloppé, il s'est retrouvé à terre de son cheval et Dieu s'est adressé à lui : "Je suis Jésus que tu persécutes." Remarquez bien que Dieu n'a donné à Paul aucune preuve nouvelle de la divinité de Jésus. Il n'y a pas un argument dans les paroles adressées à Paul. Simplement l'affirmation, l'affirmation tranchante que Jésus ne fait qu'un avec ses disciples : "Je suis Jésus que tu persécutes." Celui que tu persécutes, ce n'est pas tel ou tel adepte d'une philosophie plus ou moins contestable, c'est Moi, Jésus. Identification de Jésus avec ses disciples, identification de Jésus avec cette lumière qui terrasse le persécuteur. Aucune autre preuve, rien ne vient expliquer le phénomène Jésus-Christ, pas de détail sur l'incarnation, pas de preuve de la divinité de Jésus, pas d'affirmation convaincante de l'évangile. Gratuitement Paul est transformé, transformé de fond en comble. Et la force qui le jette à terre, la lumière qui l'enveloppe ne sont que l'enveloppe extérieure, la manifestation visible de ce qui se passe à l'intérieur de lui, son cœur est littéralement transformé. La lumière, une lumière nouvelle, inattendue l'envahit de part en part.
La gratuité du don de Dieu. Dieu donne à Paul de devenir l'apôtre par excellence, celui qui, inlassablement, ira jusqu'aux extrémités du monde connu pour proclamer l'évangile. Dieu le lui donne sans que Paul n'ait fait aucun chemin spirituel vers cet évangile. Le changement a été radical, il a été gratuit. Paul ne l'avait pas préparé. Il n'avait pas orienté son cœur, il n'avait pas longuement médité l'évangile, il n'avait pas douté, il ne s'était pas interrogé, il n'avait pas fait de recherches. D'un seul coup, la grâce de Dieu lui est donnée totalement, tout entière.
Un certain nombre de chrétiens ont rencontré Dieu par une conversion sinon aussi spectaculaire que saint Paul, du moins aussi gratuite, aussi totale qui les a pris sans aucune démarche préalable de leur part, sans effort apparent, sans qu'ils aient cherché ce qui leur était donné. Ce phénomène de la conversion se présente non pas de façon tout à fait exceptionnelle, mais finalement chez un bon nombre de ceux qui ont rencontré le Christ. Est-ce à dire que cette gratuité de la conversion, que ce caractère unilatéral de l'action de Dieu qui fait tout le chemin vers nous, qui nous prend tout entier, sans aucune démarche apparente de notre part. Est-ce à dire que cette gratuité du don de Dieu dispense le converti de ce long chemin que connaissent les autres chrétiens, ceux qui n'ont pas eu à se "convertir" mais qui, peu à peu, laborieusement, jour après jour depuis leur enfance, ont appris mot à mot, bribe par bribe, ces paroles de la foi, qui ont appris peu à peu les gestes de la vie chrétienne, qui ont fait des efforts quotidiens pour découvrir la voie du Seigneur ? Est-ce à dire qu'il y a d'une part un chemin de labeur, un chemin de lenteur, un chemin progressif, et puis, pour d'autres, ce chemin qui, tout d'un coup, change de fond en comble, sans qu'ils y soient pour rien ?
La vie de saint Paul nous montre bien qu'après sa conversion il s'est longuement retiré, non seulement à Damas, mais ensuite à Tarse sa ville natale et puis dans le désert d'Arabie. Ce n'est qu'après de longues années qu'il a commencé son activité apostolique, sa prédication de l'évangile. Il s'est longuement recueilli dans le face-à-face avec ce Jésus qui`l'avait rencontré sur le chemin de Damas. Et ces longues années ont été des années de maturation pendant lesquelles ce qui lui avait été donné d'un seul coup, gratuitement, sans préparation, s'est petit à petit incorporé à sa propre vie. Peu à peu, Paul a fait sienne cette lumière, cette foi qui lui avait été donnée d'un coup. Peu à peu, il s'est enrichi intérieurement, il a adhéré de tout son être à ce Jésus qui lui était apparu brutalement sur le chemin de Damas.
Et je crois que la plupart de ceux qui se sont convertis ou qui ont été convertis par Dieu, en tout cas la plupart de ceux que je connais et dont j'ai eu les confidences, ont connu, après ce don total, ce don absolu, ce don gratuit, fait d'un seul coup, ils ont connu aussi un long cheminement d'assimilation de la grâce reçue. Je crois qu'ils ne sont pas dispensés de faire leur cette foi, cette lumière, ce don qui leur est octroyé, gratuitement certes, mais avec toute la collaboration de leur liberté, de leur volonté, de leurs efforts, de leur vie quotidienne.
Aussi bien, les chemins apparemment si différents entre celui qui, jour après jour, a appris de ses parents, de son milieu, de sa famille, de la société de ceux qui l'entourent, la Parole de Jésus et qui l'a assimilée progressivement, ce chemin et le chemin du converti ne sont pas si différents malgré les apparences. Certes les choses ne se produisent pas dans le même ordre. Il y a une rencontre brutale et en quelque sorte instantanée dans le cas de la conversion, mais il y a ensuite aussi cette reprise longue, lente, laborieuse, intérieure, libre, personnelle. Et au terme, le converti qui a assimilé et assumé la lumière de sa conversion et celui qui, jour après jour, s'était progressivement du Seigneur et qui n'a pas été dispensé de connaître lui aussi la gratuité de ce don qui lui était fait même s'il semblait y coopérer de manière permanente, en définitive, à l'arrivée les deux se retrouvent dans la même situation. Une situation où coopèrent, collaborent la liberté de l'homme et la grâce de Dieu. "Tout est grâce !" Tout est don, mais ce don nous est fait pour que nous l'acceptions, pour que nous le recevions, pour que nous le fassions nôtre, pour que nous l'assumions pleinement dans notre vie.
Alors que la grâce dont saint Paul a été bénéficiaire, grâce tellement éclatante et merveilleuse qu'il a reçue, que cette grâce nous soit donnée, chacun selon notre chemin et que nous sachions la reconnaître à l'œuvre dans les lents cheminements de notre liberté comme dans l'éclat de la conversion si cette grâce de conversion nous a été donnée.
AMEN