PAUL A-T-IL EXAGÉRÉ ?

Ac 9, 1-22; Mc 16, 15-18
Conversion de St Paul - (25 janvier 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


S

aint Luc, auteur des Actes des apôtres, a fait raconter à saint Paul trois fois sa conversion. Il y a de la lumière, un chemin plein de poussière, des soldats armés. C'est un peu la fièvre de la guerre puisqu'on part persécuter les chrétiens. Une voix se fait entendre du ciel, un certain décor digne de tous les films d'Hollywood. Il se passe quelque chose de spectaculaire, extraordinaire. Imaginez que vous soyez un metteur en scène averti et que vous vouliez mettre en scène la conversion de saint Paul, un homme qui tombe de cheval, terrassé par une lumière, le bras jeté en l'air pour parler avec quelqu'un d'invisible qui lui dit : "Saoul ! Saoul ! pourquoi me persécutes-tu ?" Vous liriez attentivement les trois récits et vous constateriez qu'il y a des différences et même des oppositions. Dans l'un, les hommes qui entourent le futur saint Paul entendent la voix mais ne voient rien, dans l'autre, ils voient, mais n'entendent rien, dans le troisième cas, saint Paul est tout seul à voir et à entendre. D'un point de vue purement historique, Il y a contradiction dans les faits et tout homme bien sensé dirait à Paul : "Tu te trompes en racontant ta conversion !"

        Le seul fait irréductible c'est qu'il s'est effectivement passé quelque chose de l'ordre de la rencontre. Et lorsqu'il nous arrive un événement qui dépasse l'ordinaire surtout lorsqu'il s'agit de Dieu et qu'une voix ou une lumière se font voir ou entendre, il est difficile de le raconter en des termes humains. Vous-mêmes si vous avez eu un événement extraordinaire dans votre vie, par exemple de pêcher un poisson, pour signifier aux autres la joie de votre pêche, vous êtes obligés de "mentir" un peu à la marseillaise. Non pas que le poisson soit trop petit pour votre joie, mais votre joie est plus grande que le poisson que vous avez pêché et comme on dit à Marseille, "on ajoute un peu à la réalité". Le poisson devient un peu plus gros que la réalité, non pas qu'on fasse vraiment un mensonge mais pour partager en communion la joie et l'allégresse avec un autre, pour faire comprendre ce que nous vivons de façon extraordinaire au fond de nous, on est bien obligé d'en "ajouter un peu" pour que l'autre s'émerveille comme nous d'avoir réussi tel ou tel exploit. Il arrive fréquemment, quand on raconte une histoire, qu'on en rajoute un peu. Du point de vue purement historique on fait une erreur, mais le problème est de faire passer ce que nous avons vécu.

        Alors, pour la conversion de saint Paul, peu importe que les hommes aient ou non entendu et vu ce qui s'est passé. Ce qui est important et qui est fixe dans les trois récits, ce sont deux choses. La première, c'est que cette voix parle, qu'elle est accompagnée d'une lumière et que cette voix dit : "Pourquoi Me persécutes-tu ?" Si c'est vraiment le Christ qui parle, Il se confond avec l'Église car saint Paul n'a jamais voulu persécuter Jésus, le fils de Joseph, crucifié quelques années auparavant à Jérusalem, ce qui avait défrayé la chronique de l'époque. Paul persécute des gens qui suivent Jésus, des hommes qui se réclament de Jésus. Mais Jésus s'identifie aux hommes que Paul persécute. Et en plus Jésus l'appelle par son prénom, ce qui veut dire qu'Il veut établir avec lui une relation intime et personnelle. On ne parle pas en général, on de dit pas "Monsieur Paul de Tarse", mais en hébreu "Saoul !" Jésus donc apparaît en personne dans le cœur de Paul, réellement et s'identifie avec les hommes qui l'ont suivi, donc avec l'Église. C'est la première chose.

       Deuxième chose étonnante, c'est que cet événement est à la fois extrêmement intime pour saint Paul, la preuve c'est qu'il a du mal à la raconter en termes strictement humains et que ce qu'il a vécu dépasse infiniment ce qu'il peut en dire, et que cet événement intime va concerner le monde entier. C'est bien ce qu'est vraiment l'Église. Ce que vous vivez au plus profond de vous, dans le plus grand secret de la nuit de votre foi, personne ne le saura si vous ne le dites pas, mais par contre le monde peut en être changé. Dans le secret d'un cœur, un cœur qui se donne et qui s'ouvre au Seigneur, ce cœur est capable de soulever le monde, d'y apporter la paix et l'amour que le monde réclame. Même si vous ne faites aucune déclaration solennelle dans les journaux ou la presse, vous avez, nous avons chacun le pouvoir intense et extrême de faire passer le salut en Jésus-Christ. Parce qu'Il est présent en chacun de nous, que nous le rencontrons intensément, il y a en nous une arme terrible : nous avons le pouvoir de Dieu, le pouvoir du salut. Le plus petit mouvement intérieur de votre cœur concerne l'équilibre même du monde.

       Par exemple si nous sommes vraiment des gens de vérité, si nous évitons que des pensées mauvaises nous effleurent, cela concerne le Seigneur et nous-même. Si je pense qu'une telle est idiote, que mon copain n'est pas très futé, et que je ne le leur dis pas, personne ne le saura apparemment. Cela restera au fond de moi-même, seulement quelque part, une partie de moi-même est touché par quelque chose qui n'est pas à l'image exacte de la lumière de Dieu. En moi quelque chose se détourne de cette lumière et cela concerne le monde entier. Cela abîme le salut fondamental du monde entier.

       Ce que vous faites au plus secret de votre chambre peut retourner une situation par rapport au salut du monde. Cela s'appelle "la communion des saints". Cela veut dire que nous sommes tous responsables les uns des autres. Et tout ce que nous vivons intimement, au plus secret de nous-mêmes, dans un sens comme dans l'autre, peut sauver ou ne pas sauver, transmettre ou ne pas transmettre le Christ. Pourquoi parce que le Christ veut avoir besoin de mon être, de ma vie, de mon corps, de mon âme, de mon cœur pour faire passer son message d'amour. C'est comme un canal qui aurait besoin de ma vie pour aller plus loin. Ce que vous êtes aujourd'hui, Dieu en a besoin pour que ceux qui vous aiment et vous touchent et sont proches de vous puissent recevoir Jésus-Christ et, à leur tour, le transmettre. Si vous faites un barrage à cette transmission cela marchera moins bien. Le grand flux, le grand flot du salut de Dieu passera moins bien parce que vous en troublez l'écoulement.

       Je vous laisse sur une image qui vous fera comprendre comment ce que nous vivons au secret de nous-même peut concerner l'Église tout entière. C'est comme si nous étions des récepteurs radios destinés à transmettre une émission. Il nous faut être en phase avec l'émetteur pour recevoir les ondes. Si je bouge un peu ou si je suis une mauvaise antenne, l'émission reçue sera floue ou inaudible. Par contre, si je reste bien dans l'axe, immobile, en harmonie avec le Seigneur, Il pourra faire passer à travers moi des ondes extraordinaires que des milliers de Chinois, d'Africains ou d'Américains pourront recevoir l'émission grâce à cette justesse, à cette lumière qui est dans mon cœur.

       En cette fête de la conversion de saint Paul, que nous nous sentions des hommes d'Église. Si l'Église ne marche pas, c'est à cause de moi. Si l'Église est petite et frileuse, c'est à cause de mon cœur qui est petit et frileux. Qu'en cette eucharistie le Seigneur nous fasse comprendre que l'Église a vraiment besoin de chacun de nous.

       AMEN