LES DEUX CONVERSIONS

Ac 9, 1-22
Conversion de St Paul - (25 janvier 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


F

rères et soeurs, que serait devenu ce que nous appelons aujourd'hui le christianisme s'il n'y avait pas eu saint Paul ? Personne n'en sait rien, mais une chose est sûre, c'est que nous serions pas ici. Sans doute le christianisme aurait pris sa dimension universelle par des chemins que nous ne connaissons pas, mais s'il les a vraiment pris, c'est grâce à ce pharisien de stricte observance, cet homme d'une entièreté étonnante, et qui, un jour, alors qu'il était un des rabbis dominants dans le cadre de la pensée d'Israël de l'époque, a reconnu que le Christ était le Messie. 

       Cela ne s'est pas fait d'un seul coup, Aujourd'hui ce que nous commémorons, c'est le chemin de Damas, c'est-à-dire le moment, sans doute deux ou trois années après la mort de Jésus, le moment où Paul s'aperçoit que la foi chrétienne peut se glisser, tout en restant profondément enracinée dans le peuple d'Israël, peut se glisser par l'intermédiaire de ces sympathisants païens qu'on appelait les hellénistes ou les juifs parlant grec, peut s'infiltrer en dehors de la Palestine. C'est pourquoi la ville de Damas me paraît tout à fait symbolique de la conversion de Paul, elle est entre Jérusalem, le cœur du judaïsme et Damas, qui était à cette époque une des villes qui contenait une communauté juive vivant dans ce qu'on appelait la Diaspora, des juifs qui vivaient en-dehors de la terre d'Israël. 

       Cette conversion montre exactement l'espèce de tournant qu'est en train de prendre très tôt le christianisme, il peut vivre en dehors du strict contexte judéen. Il y a déjà des communautés en Galilée, peut-être en Samarie, en tout cas, il y en a sûrement une à Damas, puisque c'est précisément la raison pour laquelle Paul part à Damas pour brider et empêcher que cette nouveauté, ce nouveau groupe, cette nouvelle Voie comme on devait le dire à l'époque, puisse se répandre hors des strictes frontières de ce qu'on appelle aujourd'hui la Palestine. 

       Ce qui est étonnant, au moment même  où Paul est "retourné", c'est cela que veut dire le mot conversion, il va comprendre assez lentement, puisqu'il lui faudra au minimum quatorze ans, pour que depuis le moment du chemin de Damas, il fasse une deuxième conversion, celle qui le fera revenir de sa ville natale, Tarse, au sud de la Turquie, vers Antioche où une seconde vague de persécution a permis à une communauté chrétienne de s'implanter là, franchement en terre païenne. Antioche est une sorte de mégalopole extraordinaire, qui contient toutes sortes de religions, c'est un creuset de rencontres de n'importe quoi, aussi bien du paganisme antique que des religions qui viennent de l'Orient, les fameux gymnosophistes, et aussi une importante communauté juive. Parce qu'on s'aperçoit que la Voie chrétienne peut s'acclimater en terre purement païenne, un des membres de la communauté d'Antioche qui avait repéré Paul une bonne dizaine d'années auparavant va le chercher en pensant qu'on peut organiser une mission. C'est la conversion de saint Paul la plus importante. C'est le moment où lui-même va devenir le chef d'une entreprise missionnaire basée à Antioche et non pas à Jérusalem qui considère que désormais on peut annoncer le salut en Jésus-Christ  non plus strictement à partir des données de la foi et de la tradition juives, mais sur des données nouvelles, celles mêmes qui permet à une communauté en ville païenne de vivre à sa manière le mystère du salut. 

       Que s'est-il passé ? Sans doute quelque chose d'assez simple. Si on prend le groupe des disciples, ce sont effectivement les douze qui sont des hommes de la terre d'Israël, sont des hommes qui ne comprennent pas vraiment que le salut puisse avoir une dimension proprement universelle. Pour eux, le salut, cela doit être uniquement vécu à l'intérieur du peuple juif et dans le cadre de la tradition d'Israël. Le symbole de cette tendance, c'est Jacques à Jérusalem, qui gardera toujours une attitude extrêmement proche de la tradition juive jusque dans ses moindres observances. 

       Mais Paul, c'est un citadin, un citoyen romain, il a compris que le monde vivait désormais autrement, que le monde était méditerranéen. Il a compris  l'équivalent de ce que nous appelons aujourd'hui l'expérience de la mondialisation. Il a compris que désormais, que ce soit au plan politique, que ce soit au plan religieux, la référence ne pourrait plus être une terre et une nation, un peuple avec une tradition particulière, mais que partout où existe la cité où des hommes veulent vivre ensemble, partout peut être ce mystère du salut. C'est cela la véritable conversion de Paul. Avoir réalisé un jour que l'annonce, le lieu de présence et de réalisation du salut n'est pas limité par la tradition si noble et si belle soit-elle pour lui Paul, c'est là que la conversion a dû être très difficile, et qu'il lui a fallu une bonne dizaine d'années pour en tirer toutes les conséquences, le salut n'est pas lié à cette tradition et à cette manière de voir et de penser dans le cadre même de la tradition  juive mosaïque, mais que partout où des croyants s'assemblent par et pour le nom du Christ, celui-ci est capable de faire resplendir son salut quelles que soient les conditions. 

       Dès lors, ce n'est plus Jérusalem qui est le cœur de la foi de la Voie nouvelle, c'est le monde entier. C'est ce qu'a voulu montrer Luc, qui en ceci se situe en excellent disciple de Paul, il a voulu montrer que désormais la foi chrétienne s'était comme décentrée depuis le début des Actes des apôtres, jusqu'à Rome où Paul s'en va enchaîné et prisonnier pour le nom du Christ, et il en profite pour annoncer le salut à la première communauté et à la synagogue de Rome. 

       Frères et sœurs, je crois que la pensée de Paul, c'est ce que nous savons par ailleurs, le Christ qui est le seul principe de justification par la foi et non pas par les œuvres, c'est vrai, mais la véritable conversion de saint Paul, c'est le fait qu'il ait reconnu un nouveau visage possible de l'Église et qu'il a lui-même tout mis en œuvre pour qu'il le réalise dans toute l'extension du monde qu'il connaissait. C'est un enjeu permanent pour l'Église qui ne peut être l'Église qu'à cette condition-là. Ce n'est pas l'Église qui a pour but de se préserver elle-même à travers l'histoire du monde. L'Église n'est qu'une structure provisoire, la véritable Église, elle est dans le Royaume, mais elle a à trouver sans cesse la manière dont le Royaume par elle, doit être annoncé à toutes les nations. Tel est je crois le sens profond de la conversion de saint Paul. C'est une sorte de défi qui nous est adressé à chacun  d'entre nous : de même que Paul a réussi à remettre le christianisme dans toutes les cités, qu'elles soit païennes, qu'elles soient syncrétistes et mélange de toutes les religions, c'est précisément parce qu'elles étaient comme ça que Paul en a bénéficié et en a profité. Nous aussi  aujourd'hui, précisément parce que la cité est le lieu de bouillonnement d'un échange et de rencontres absolument extraordinaires, c'est là aussi une grande chance pour l'existence et le chemin de la foi chrétienne aujourd'hui. Mais maintenant, ce n'est plus à Paul de le faire, c'est à nous. 

 

       AMEN