SAINT ANTOINE, PÈRE DES MOINES

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 2007)
Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

A

u début du quatrième siècle, avec l'empereur Constantin, cesse la période des persécutions et commence celle de ce qui sera plus tard la chrétienté, c'est-à-dire celle dans laquelle l'Église est reconnue par les pouvoirs publics et devient sinon religion d'état, du moins, une religion admise, acceptée et même protégée.

C'est dire qu'au tournant du troisième et du quatrième siècle, vers l'an 300, le martyre va devenir une réalité plus rare qu'elle ne l'était auparavant. En effet, avant cette époque, la plupart des chrétiens risquaient de finir leur vie sous la dent des bêtes ou dans le cirque par une mort violente. C'est donc une sorte d'élite toute trouvée dans l'Église que ceux qui sont entrés dans cette voie du martyre en reproduisant la Passion de leur Seigneur.

Avec les nouvelles données de la politique romaine, depuis Constantin, le martyre devenant plus rare, les chrétiens vont chercher une nouvelle manière d'exceller dans la recherche de Dieu, du Christ. S'inspirant d'un certain nombre de textes de l'évangile, c'est à ce moment-là qu'on va inventer ce qui sera appelé la vie monastique, c'est-à-dire une recherche plus intensive du Seigneur dès cette terre, en vue d'aller plus loin de ce qui est demandé et de donner tout. Saint Antoine est un des premiers, on le considère traditionnellement comme le premier à avoir chois cette voie de la vie monastique.

Quelques caractéristiques de cette vie monastique se dessinent dès le départ. Tout d'abord ce texte que nous venons d'écouter de saint Matthieu, qu'on appelle l'épisode du jeune homme riche a marqué très fortement tous ces débuts de la vie monastique et en particulier la vocation de saint Antoine puisqu'on nous raconte que c'est après avoir entendu la proclamation de cet évangile au cours de la célébration de l'eucharistie que saint Antoine a changé de vie et qu'il effectivement tout vendu, tout donné aux pauvres pour suivre le Christ. Quand Jésus dit au jeune homme d'observer les commandements tels que Moïse les a transmis de la part de Dieu, et que le jeune homme lui dit : "Tout cela je l'ai observé, que me manque-t-il encore ?" Jésus lui répond : "Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi".

Il y a donc deux éléments saillants dans cet appel spécial que le Christ adresse à ce jeune homme qui veut aller plus loin que les commandements, l'aspect fondamental : suivre Jésus, marcher à sa suite, et pour cela le moyen que Jésus met en valeur, c'est de vendre tous les biens et de les donner aux pauvres. C'est donc la pauvreté volontaire, le fait de se dépouiller de tout ce qu'on possède qui est la première caractéristique qui est apparue de cette vie monastique. C'est ce que plus tard on appellera le vœu de pauvreté par lequel les moines renoncent à posséder argent ou biens quels qu'ils soient.

C'est probablement ce qui est le plus marquant, ce qui frappe le plus l'imagination populaire, du moins dans un premier temps que ce dépouillement qui, avec saint François par exemple, ira jusqu'à la mendicité. En écoutant cet évangile, saint Antoine a résolu de se retirer au désert. L'Égypte est un pays dont une grande partie de la superficie est désertique, on n'était pas obligé d'aller très loin pour trouver un désert, donc il a quitté les villes qui sont au bord du Nil pour se retirer dans le désert et y vivre dans la solitude. Et voilà qu'apparaît une deuxième dimension de la vie monastique, car je considère que la suite du Christ n'est pas une dimension, c'est l'essence même de la vie monastique, mais après le renoncement à tous les biens, le renoncement à toute relation humaine, la solitude. Saint Antoine se retire dans le désert, tout seul et les premiers moines comme saint Antoine seront des solitaires. On dira qu'ils sont des anachorètes, et aujourd'hui, on dit des ermites. C'est la première forme de vie monastique qui a été découverte par saint Antoine et ses pères et cela signifie qu'on vit pour Dieu seul, renonçant à toute médiation humaine, renonçant à toute médiation d'une famille que l'on construit d'une épouse ou d'un époux, renonçant à toute médiation d'amitié, de vie commune, et c'est ce que saint Antoine et les premiers moines ont vécu et que quelques-uns, plus exceptionnels sans doute qu'à l'époque, vivent encore.

C'est l'origine du vœu de chasteté par lequel le moine renonce aux affections plus légitimes pour se consacrer à Dieu seul, ce qui n'est pas sans danger. La vie de saint Antoine nous le montre, et le passage de l'épître aux Éphésiens que nous avons lu tout à l'heure y fait allusion, dans la solitude, elle risque d'être très peuplée, d'abord par soi-même, la recherche de soi risque de redoubler quand on est seul. Elle est peuplée aussi par toutes les tentations du démon et par la vie de saint Antoine, nous savons qu'il a eu à se battre constamment contre ces tentations qui, dans l'imagination de la solitude, devenaient plus fortes que dans la vie courante, où l'on s'en tient fermement, désespérément à Dieu seul malgré tous les obstacles et toutes les difficultés et tous les combats.

Plus tard, très vite après saint Antoine, d'autres moines, en Égypte, c'est saint Pacôme, en Occident ce sera saint Benoît, ont inventé une autre forme de vie monastique où l'on ne vit plus dans la solitude, non pas parce qu'on se marierait, mais où l'on vit une vie commune ce qui est une autre ascèse. Non plus l'ascèse de l'isolement, mais celle de supporter les autres, ses frères, de vivre en communauté avec eux malgré les différences et les oppositions possibles. Ce sera l'origine de ce qu'on appellera le vœu d'obéissance, c'est-à-dire celui où l'on soumet sa volonté à la volonté des autres, soit à la volonté d'un supérieur, l'abbé, soit à la volonté de la communauté tout entière, c'est-à-dire en acceptant cette fois-ci cette médiation des autres pour découvrir la volonté de Dieu. Vous le voyez, dès le départ la vie monastique s'est déployée selon ces trois caractéristiques principales : renoncer à tous les biens, toute possession, renoncer à toute vie d'affection et d'amour humain, renoncer à sa volonté propre pour se soumettre à la volonté des autres.

Tel est donc l'idéal que se sont proposés les moines dès le départ, et cet idéal n'est pas étranger à la vie des chrétiens qui sont dans le monde, car même s'ils ne partent pas au désert, même s'ils ne renoncent pas à tous leurs biens, même s'ils ne renoncent pas aux légitimes affections humaines, à leur liberté et à leur volonté propre, tous les chrétiens d'une certaine manière sont appelés à un détachement progressif de tout ce qui nous appartient pour pue à peu nous préparer à ce grand détachement total par lequel nous rencontrerons Dieu et qui s'appelle notre mort, car qui que nous soyons, religieux ou non, nous mourrons sans rien emporter avec nous, nous mourrons seuls, et nous mourrons au moment que nous n'avons pas choisi, mais auquel Dieu nous appellera.

Frères et sœurs, que cet idéal de la vie monastique qui fait partie de notre vie chrétienne, que nous apprenions même à travers l'usage des biens de ce monde, et l'usage des affections humaines, que nous apprenions ce détachement progressif qui nous permettra un jour de suivre le Christ à travers la mort, jusqu'à la résurrection.

 

 

AMEN