SOLITUDE ET COMBAT SPIRITUEL

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 2006)
Mardi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, dans ses débuts, l’Église a eu à faire face aux persécutions, car l’empire romain pressentant ce qu’il y avait de contestataire de sa puissance dans le message évangélique, dès le départ, s’est méfié des chrétiens et les a persécutés. Puis, est venue avec Constantin, la reconnaissance du christianisme comme religion permise, c’est l’Edit de Milan, et le christianisme de ce fait, est devenu le régime normal sur le plan religieux, des citoyens de l’empire romain. Les persécutions ont donc cessé et par là même, l’idéal de perfection chrétienne que représentait le martyre, celui qui avait tout donné jusqu’à sa propre vie pour le Christ, cet idéal de perfection chrétienne a eu besoin d’un relais. Puisqu’il n’y avait plus de persécutions, il n’y avait plus, ou il y avait moins de martyre, et donc, comment manifester cette perfection chrétienne ? Vous me direz que tous les baptisés sont appelés à cette perfection chrétienne, mais précisément, dans la mesure où le christianisme devenait la religion de tous, on ne peut pas s’attendre à ce que tous aient la même ferveur et vivent de leur baptême avec la même intensité. C’est ainsi qu’est née la vocation monastique pour être une sorte de substitut du martyre, une autre manière moins féroce de vivre la perfection chrétienne.

Saint Antoine que nous fêtons aujourd’hui, est un des premiers qui a pressenti cette dimension possible de la vie chrétienne, la vie monastique, en radicalisant le baptême qui nous configure au Christ. saint Antoine a reçu sa vocation en entendant cette page d’évangile que nous venons de lire : "Va, vends tout, donne-le, et puis, suis-moi". La suite du Christ dans tous les moindres détails de la vie a été ressentie par saint Antoine comme une exigence qui lui était personnellement adressée, et il a essayé de suivre le Christ en tout et jusqu’au bout. Concrètement, pour saint Antoine, cette suite du Christ s’est traduite pas deux dimensions très visibles de sa vie : d’abord la solitude. Suivre le Christ, c’est tout abandonner, tout donner pour être seul avec le Christ seul. C’est pourquoi saint Antoine est parti au désert pour y vivre la solitude absolue. C’est la première conception de la vie monastique, historiquement parlant, c’est celle dont saint Antoine est l’exemple type.

Le deuxième point qui est manifesté par sa vie, c’est la lutte contre le mal, non pas seulement à un niveau moral, mais si je puis dire, à un niveau cosmique, un peu comme nous le présentait saint Paul tout à l’heure dans la lecture de l’épître aux Éphésiens, une lutte contre les puissances du mal, contre les esprits des ténèbres, contre Satan, le prince de ce monde. Une lutte pour laquelle il faut s’armer des vertus, de la présence active du Christ en nous, comme d’une cuirasse, comme d’un casque, une sorte de panoplie guerrière. L’oraison que nous prononcions tout à l’heure au début de cette messe résume bien cela : "Dieu qui a donné à saint Antoine de mener dans la solitude une vie héroïque". C’est bien l’allusion à la vie de combat.

Toutefois, ces caractéristiques, solitude, combat contre les puissances du mal, restent encore un peu descriptives, et d’une certaine manière, elles dessinent le visage extérieur, repérable de la vie monastique selon saint Antoine. En profondeur, ce qui anime et donne tout son sens à cette vie monastique, nous l’avons vu, c’est de suivre le Christ. C’est donc de renoncer à toutes choses non pas pour se priver, non pas pour une raison négative, mais pour aimer le Christ par-dessus tout. Pour saint Antoine, la meilleure manière d’aimer le Christ par-dessus tout, c’est de renoncer à toutes choses pour le Christ, pour vivre seul avec lui. C’est ce que nous dit la fin de cette oraison : "Dieu qui a donné à saint Antoine de mener dans la solitude une vie héroïque, accorde-nous par son intercession de renoncer à nous-mêmes pour t’aimer sans cesse et plus que tout".

Il n’y a pas d’autre sens à la vive chrétienne, à la vie monastique, et plus précisément à la vie baptismale de tous les chrétiens. Aimer le Christ par-dessus tout, ce n’est pas réservé à quelques-uns, ce n’est pas réservé aux solitaires au fond du désert, ce n’est pas réservé à ceux qui, comme saint Antoine, luttent pied à pied contre le prince de ce monde, nous sommes tous appelés, en vertu de notre baptême, à aimer le Christ plus que tout. Non pas en renonçant à toutes choses, non pas en renonçant aux légitimes affections de la vie humaine, mais en mettant le Christ comme source de tout amour, comme amour premier parce que seul, cet amour du Christ peut irriguer notre cœur, comme ce fleuve d’eau vive que nous chantions il y a un instant, seul l’amour du Christ peut féconder notre cœur et nous rendre capables d’aimer comme lui-même nous a aimés jusqu’à donner toute sa vie, tout ce qu’il est pour nous. Il nous invite à donner à notre tour, tout ce que nous sommes pour lui et pour tous nos frères qui sont la présence concrète du Christ auprès de nous.

Frères et sœurs, que cette vie monastique telle que l’a imaginée saint Antoine nous invite aussi à aller jusqu’au bout de notre amour pour le Christ, à le suivre vraiment, à mettre nos pas dans ses pas, à l’aimer par-dessus tout, et d’être capables comme lui d’aimer nos frères.

 

 

AMEN