LE DÉSERT, DEMEURE DES DÉMONS

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 2003)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

omme je l'ai souvent dit dans cette assemblée, ce qui manque à ce jeune homme, comme il le demande au Christ : "Que me manque-t-il ?" Il lui manque de manquer, puisqu'il avait de grands biens. C'est ma façon d'interpréter ce texte, et s'il en est un qui a accepté de manquer, c'est bien saint An­toine. Il va au désert avec rien d'autre que lui-même, c'est vraiment l'école du dénuement et de l'affronte­ment de cette faiblesse qui s'oppose à la force et à la puissance des démons, dont je vais parler, en oppo­sant à cette puissance des démons, en excitant leur puissance, que lui-même et la force de l'Esprit de Dieu qui réside en lui.

On dit que saint Antoine est mort en 356, et l'on dit aussi qu'il est né en 250, ce qui fait qu'il a vécu 106 ans, comme quoi, la vie au désert conserve. Apparemment, cela ne déshytrate pas, mais cela assè­che. Saint Athanase, quelques années après sa mort va écrire la vie de saint Antoine, qui va avoir un succès dans l'Église, non seulement littéraire, mais aussi spi­rituel, vraiment incomparable. De fait, les chrétiens, et les lecteurs ont trouvé dans saint Antoine une sorte d'exemple parfait, même de pureté d'exemple pour­rait-on dire, de l'homme qui va le plus près de Dieu possible dans sa lutte que Dieu mène contre le Mal.

Je vous lis quelques extraits de la manière dont Antoine s'empare et s'associe à ce combat, repre­nant d'ailleurs la grande tradition du combat tel que Jacob avait inauguré dans sa nuit au gué du Yabboq. Peu de temps après une certaine conversion, après avoir été à l'école d'un autre anachorète qui a permis une première initiation, il s'engage dans cette voie de vie érémitique consacrée à Dieu. Il arrive au désert, et il dit : "Me voici, moi, Antoine, je ne fuis pas les plaies, quand bien vous m'en feriez de plus nombreu­ses, rien ne me séparera de l'amour du Christ". Vous imaginez bien que ce genre de petite phrase excite incroyablement les démons. Je ne vous raconte pas comment le sabbat infernal va se déchaîner autour de lui. Il dit, et ce n'est pas sans humour, il leur dit à tous ces démons déguisés en animaux, vous imaginez le genre d'attaque, dans l'imaginaire ou la réalité : "Si vous aviez quelque puissance, il suffirait de la venue d'un seul d'entre vous". Ils sont tellement innombra­bles, ils se sont mis à plusieurs pour attaquer Antoine. "Le Seigneur vous a coupé le nerf". Très intéressant, au fond, le démon s'agite, mais il n'a pas de nerf, il n'a pas de puissance réelle, ce n'est qu'une puissance qu'il se prête, c'est de la poudre aux yeux. "Vous essayez de m'effrayer par le nombre, c'est un signe de faiblesse d'autre part, que vous empruntiez des formes d'ani­maux." Et plus hardiment encore, il leur crie : "Si vous pouvez quelque chose, si vous avez reçu pouvoir contre moi, n'hésitez pas, attaquez. Si vous ne pouvez rien, pourquoi vous déranger vainement. Notre foi dans le Seigneur est notre sceau, notre mur protec­teur".

Ainsi va la vie de saint Antoine dans cet af­frontement comme s'il suivait de très près les traces du Christ qui a pris sur Lui de mener le combat ul­time. Je crois que derrière cet héroïsme, on retrouve l'envie chez saint Antoine, d'imiter de très près, de suivre les traces du Christ.

Pourquoi aller au désert ? Aujourd'hui, je ne sais pas si les démons sont dans les déserts. Dans l'imaginaire ancien (ce n'est peut-être pas forcément le même maintenant), le désert était considéré comme un endroit non encore civilisé, chaotique. Il y avait des traces dans le monde où l'on avait laissé la possi­bilité au démon de continuer ses petites affaires. Maintenant, le désert pour nous, c'est pour y ren­contrer Dieu, cet infini, cette pureté, ce n'était pas du tout vu comme cela par les anciens, c'était plutôt vu comme un lieu de ténèbres et de chaos. Si on voulait attaquer de près le démon, il fallait aller là où il s'était retranché, puisqu'il n'y avait plus de place ailleurs. Et d'ailleurs cette tradition-là qui est tout à fait contraire à la nôtre, elle va dans le sens du christianisme. Nous allons d'un jardin à une ville. On est parti du jardin d'Eden, cela s'est mal terminé pour nous, donc on est juste à la porte, et à la porte du jardin, il y a un peu le désert, mais il nous faut reconstruire non seulement un jardin, et Dieu ne reconstruit pas qu'un jardin, Il reconstruit une ville pour nous faire habiter ensemble, et Lui, au centre de la ville, Il brillera comme une lumière éternelle, ce sera la Jérusalem céleste, et l'Église et chaque sacrement en est comme un coup de forge, un coup de construction, la cité de Dieu. Le désert était considéré comme le lieu qu'on avait laissé au démon, donc on allait là-bas quand on voulait le rencontrer et voir à quoi il ressemblait.

Maintenant, l'imaginaire sur le désert est tout à fait différent, nous sommes tellement lassés de nos villes, qui effectivement ne se sont pas tout à fait ré­vélées comme célestes, nous imaginons qu'au désert, les choses sont plus pure, plus spirituelles et divines. Pour l'avoir fréquenté un peu à une époque de ma vie, ce désert, je vous promets que dans le désert, s'il y a une chose qui est évidente, c'est qu'on est très confronté à sa faiblesse, à sa précarité, et à ses propres fonctions physiologiques. Au désert, on n'est pas d'emblée aspiré par l'infini, cela se peut, mais d'abord, on est ramené à la nécessité d'une survie : boire, man­ger, marcher, dormir. Il y a une sorte de symbole bi-polaire entre cette présence de l'infini et en même temps, présence de l'infini qui excite celle des dé­mons.

Que dans nos déserts actuels, cela peut être certaines cités, certaines villes, les choses se sont un peu transformées, et parfois nos villes ont pris l'allure du désert où le démon se déchaîne, que l'enthou­siasme d'Antoine, au sens propre du terme, c'est-à-dire être rempli de Dieu au point de vouloir affronter in extremis, l'endroit où le diable se niche encore, nous donne le goût du combat pour nous-mêmes. Nous ne pouvons pas baisser les bras, mais c'est Dieu qui nous tient les bras, et quand nous avons l'impres­sion que nous baissons les bras, Dieu continue à l'in­térieur de nous ce combat dans lequel Il s'est engagé avec nous et pour nous.

 

 

AMEN