SAINT ANTOINE PÈRE DES MOINES
Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 2002)
Jeudi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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I |
l est bien connu cet épisode de la vie d'Antoine raconté par Athanase, qui entre dans une église, il entend proclamer l'évangile que nous avons entendu tout à l'heure, il est bouleversé et applique à la lettre l'évangile, il vend l'héritage familial, il s'occupe aussi de caser sa petite sœur, et puis, il s'en va. Il suit le Christ de la façon la plus abrupte et la plus radicale qui soit, et c'est ce qui en a fait le "Père des moines. C'est la première figure, il y en a peut-être eu avant lui, mais les autres n'ont pas eu la chance d'avoir Athanase comme biographe, qui avait un service publicitaire absolument extraordinaire, et c'est Antoine qui a remporté la palme, c'est le Père des moines.
Je voudrais attirer votre attention sur un point dont on parle moins souvent, mais qui est intéressant et qui a rapport avec la lecture de l'épître où il est question du combat spirituel avec l'armure de Dieu, le glaive de la justice, le casque du Salut... c'est qu'effectivement, lorsqu'Antoine décide de suivre le Christ, il part au désert. Nous quand on pense "désert", on pense l'Algérie, le Sahara, Tamanrasset, mais en Egypte, ce n'est pas du tout ce genre de désert. En Egypte, il y a la vallée du Nil, irriguée chaque année par les crues du fleuve, et il y a presqu'à couper au couteau, à sept ou huit cent mètres près, tout de suite après c'est le désert. Dans ce pays-là, la coupure est à la fois extrêmement abrupte, ou bien on est dans la vallée du Nil, on cultive, on tresse les roseaux pour faire des paniers, on vit du commerce et on cultive le blé, comme les fellahs, et on vit des crues du Nil, ou bien, on sort de ce monde.
Ainsi, le désert ce n'est pas du tout un lieu de la terre, c'est un lieu hors vallée du Nil, c'est-à-dire hors monde habité. C'est d'ailleurs une réalité qui a été une représentation dans toute la religion égyptienne, je pense que les premières générations de croyants égyptiens avaient également dans la tête, le monde était divisé en deux, il y avait la vallée du Nil et puis, il y avait le désert. Par conséquent, pour Antoine, contrairement à ce qu'on pense, il ne va pas à des centaines de kilomètres. Il va à la frontière du désert, il va juste sur cet endroit où il n'est plus parmi les vivants, mais par exemple, il peut régulièrement à chaque messe du dimanche, retourner dans la communauté chrétienne. Il est du désert, il n'est plus de ce monde, et en même temps, il participe encore pleinement de la vie de l'Eglise, notamment, par la participation à l'Eucharistie.
Pratiquement, quand vous regardez toute l'histoire du monachisme égyptien, c'est tout à fait étonnant mais c'est exactement cela. Ils sont dans un statut frontière, ils ne sont plus sur la terre des hommes, ils sont dans une terre brûlée, ensoleillée, une sorte de "no mansland" au sens littéral du terme, la terre de personne, brûlée par le soleil, des conditions de vie accablantes, et là, ils affrontent quoi ? Ils affrontent le Mal. Et ici encore nous retrouvons la perspective que nous évoque l'épître aux Ephésiens, "il faut lutter non pas contre des ennemis terrestres, mais contre des ennemis qui sont dans les airs, dans les cieux, les puissances, etc... qui nous veulent du mal." Le monachisme à son origine, a une perspective tout à fait étrange pour nous, aujourd'hui, nous n'avons plus du tout ces idées-là. Au fond, c'est comme s'ils étaient des paratonnerres. Il y a le monde de la vie sociale égyptienne, et puis il y a toutes les puissances et tous les démons qui sont là juste à la limite du désert, comme sur la frontière, et les moines sont le paravent, le bouclier, le paratonnerre entre les puissance du Mal qui risquent sans cesse de venir envahir la terre d'Egypte, et eux, qui sont là comme les gardiens, les sentinelles qui luttent contre les esprits du Mal. Et c'est d'ailleurs pour cela que lorsque vous lisez la vie d'un certain nombre de moines d'Egypte, c'est assez étonnant, amusant, même, par exemple à la limite des déserts, on voit encore les tombes de tous les pharaons, Touthmès, Ramsès, et ces nombreux pharaons qui ne regardaient pas au luxe et à la dépense pour se faire bâtir des tombeaux somptueux, et pour les moines, ces monuments-là, parce qu'ils contenaient des rois morts et divinisés, donc des mensonges religieux, et qu'ils étaient dans le désert, c'étaient des lieux démoniaques.
Donc, certains moines choisissaient précisément ces endroits-là pour aller combattre le démon de façon plus manifeste. Au fond, les moines égyptiens de la première génération, c'était la Légion étrangère, c'étaient les premières troupes aéroportées parachutistes. C'est-à-dire que ils combattaient contre les puissance du Mal pour protéger leurs frères des assauts de ces puissances du Mal, et pour être à la frange de l'Eglise comme des combattants qui la protègent du Mal.
Evidemment, c'était un idéal assez musclé, il y avait entraînement touts les jours, il y avait prière, il y avait ascèse, il y avait à combattre le démon, on connaît les tentations de saint Antoine, etc ... cela a fait rêver Gustave Flaubert ! Mais fondamentalement, je trouve très beau on ait compris d'emblée la mission des moines, non pas hors de l'Eglise, comme s'ils allaient constituer une Eglise à part, mais la frontière de défense de l'Eglise, donc, ils se faisaient moines pour leurs frères, pas pour quitter leurs frères. Et c'est pour cela que l'isolement du désert est une chose très ambiguë, nous aujourd'hui, nous pensons tout de suite, ce sont les cisterciens, les bénédictins, qui vont à la campagne pour être tranquilles pour ne plus avoir toutes les paroissiennes sur le dos, c'est là une vision extrêmement moderne et très occidentale.
Mais dans le monachisme égyptien au départ, c'est bien plus radical : c'est le projet ecclésiologique des troupes de choc, qui vont défendre l'Eglise contre les puissances du Mal qui risquent à tout moment de les attaquer. Ce sont les moines qui sont les vaillants, les forts, les combattants qui tiennent devant ces puissances du Mal qui sans cesse, menacent. Ils se sont toujours spontanément compris comme des remparts contre toutes les tentations, comme ceux qui étaient les remparts pour aider l'Eglise à rester l'Eglise, à rester dans la foi, à rester dans la communion de la charité. De temps en temps d'ailleurs, ils ne le manifestaient pas nécessairement par des actes de charité, parce que quand ils faisaient des descentes devant l'évêché pour faire des "manifs", à ce moment-là, c'était très dangereux, mais en fait, ils se concevaient vraiment comme les défenseurs de l'identité de l'Eglise face à toutes les puissances du Mal qui pouvaient la menacer et la faire dégénérer.
Je crois que c'est là où on mesure un tout petit peu la manière dont l'idéal monastique s'est un peu affadi. Aujourd'hui, c'est un peu "la vie à côté", le désert, c'est la vie en-dehors. Mais eux, ce n'était pas la vie en-dehors, c'était à la fois la limite, la frontière, mais en même temps, organiquement liées, c'étaient comme les premières troupes dans les tranchées de Verdun, appuyées tactiquement par l'arrière et en même temps, protégeant les arrières. C'est donc une vision très belle, un peu guerrière, à cette époque-là d'ailleurs, de toute façon, c'était l'idéal militaire qui était la référence absolue pour tout le monde, donc, on ne pouvait présenter le moine autrement qu'en guerrier, aujourd'hui, cela s'est un peu adouci, c'est un peu plus "soft", heureusement !
On peut demander à saint Antoine qu'il aide tous ces mouvements monastiques de l'Eglise aussi bien en Orient qu'en Occident, à retrouver cette vocation originelle, peut-être pas d'être obsédés par les combats contre les démons, bien que de temps en temps cela existe aussi, mais surtout de retrouver cette espèce de fonction d'enracinement écclésiologique, de prière, et de défense de l'identité même de l'Eglise. C'est cela au fond la pointe de la vie monastique et je pense que c'est cela que les moines aujourd'hui ont à redécouvrir, à retrouver, à vivre au service de leurs frères, et au service de l'Eglise.
AMEN