LE CHOIX DE DIEU : SAINT ANTOINE
Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1996)
Mercredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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'est pour ne pas rater sa vie que saint Antoine est parti au désert, qu'il a foi la cité et qu'il s'est retrouvé seul avec Dieu. Le jeune homme riche qui avait entendu la Parole du maître, du Seigneur, de celui qui est bon, était reparti tout contristé. C'est pour ne pas faire comme Lui que saint Antoine, un jour, a appliqué telle quelle l'Ecriture, alors qu'il a entendu cet évangile proclamé dans l'assemblée. Il a saisi d'un seul coup que toute sa vie n'avait qu'un seul sens, le sens d'une relation avec Dieu. Il faudrait donc peut-être faire, maintenant, comme saint Antoine : partir, vendre tous ses biens, quitter cette assemblée, donner tout aux pauvres et s'attacher uniquement au Seigneur. Certes, on ne peut sans doute pas faire cela immédiatement, mais c'est pourtant à cela que, radicalement, fondamentalement, nous sommes appelés. Nous sommes appelés à un attachement tel au Seigneur, qu'aucun autre lien ne puisse nous empêcher de Lui appartenir. Que nous soyons riches, que nous ayons tel don, que nous occupions telle position dans la société, rien ne devrait nous empêcher de Lui appartenir. Les liens tissés dans la cité, dans le monde, ne devraient avoir aucun prix en regard du prix suréminent qui est de gagner le Christ, d'être à Lui.
Saint Antoine est, à mon avis, la figure la plus caractéristique et la plus extraordinaire de son époque. Il a vécu en des temps difficiles, en des temps qui ont opéré une sorte de révolution, notamment dans l'Église. On est passé, en effet, d'une époque de grandes persécutions à un temps de persécutions moindres. Après la conversion de Constantin, la paix est peu à peu venue pour l'Église. L'Église s'est donc retrouvée comme installée, établie. Elle s'est mise à avoir pignon sur rue. Or, l'élan et la dynamique de l'Église venaient surtout du fait que la vie qu'on donnait au Christ pouvait avoir parfois le goût et le prix du sang puisqu'on allait quelquefois jusqu'au martyre. Cet attachement fondamental à Jésus a commencé à s'étioler donc et à disparaître. saint Antoine a alors compris que le baptême est l'attachement par lequel on peut donner sa vie au Christ, la Lui donner dans un acte aussi important et irrémédiable que le martyre. Une fois qu'on était mort, on avait prouvé son attachement au Christ, mais si disparaissait le poids du martyre, le baptême devenait la manière dont le chrétien avait à se situer par rapport au Christ. Le baptême devenait le lieu où les chrétiens pouvaient réaliser ce que les martyrs réalisaient dans la mort. Le baptême devenait la manière du chrétien de se situer face à son Seigneur.
En entendant la Parole, saint Antoine a donc décidé de vendre tous ses biens. Il s'est d'abord installé près de la cité avant de commencer à s'enfoncer dans le désert. Il avait la hantise que rien ne puisse l'éloigner de Dieu. Il voulait que plus rien ne l'empêche d'être complètement à Dieu. Il a découvert peu à peu que l'attachement au Christ se fait dans la prière. Vous connaissez certainement les tentations de saint Antoine, que nous rapporte un de ses disciples, l'évêque saint Athanase d'Alexandrie. Or, la tentation va toujours consister à se séparer de Dieu, à fuir l'intimité avec le Seigneur. On passe ainsi d'une notion du diable qui vient nous tenter de l'extérieur, à une perception plus fine, plus spirituelle de ce qu'est le Mal. Mon premier adversaire, c'est moi-même, c'est le fait que je me dissolve dans le monde, que je sorte de moi-même. Je fais le vide à l'intérieur de moi-même pour ne plus avoir à rencontrer personne, pas même Dieu. Les tentations ne sont pas tant extérieures qu'intérieures.
Le Mal essaie de me déraciner de la vie que Dieu tisse, noue avec moi, à l'intérieur de moi. C'est cela que nous apprend saint Antoine, et c'est pourquoi il est une figure si extraordinaire. Nous n'allons pas rendre l'autre responsable de notre manière de dire oui ou non à Dieu. Nous allons nous rendre nous-mêmes responsables de notre manière d'acquiescer à la tentation ou de la rejeter.
Saint Antoine est donc très important, non seulement pour ceux qui l'ont suivi (puisqu'il est à l'origine d'un très grand mouvement monastique), mais aussi pour toute l'Église. Car il est, finalement, à l'origine même de la spiritualité du chrétien, qui est une spiritualité du baptême, une spiritualité baptismale, qui consiste à être attaché au Seigneur de tout son cœur, de toute son âme, de tout son corps, qui consiste aussi à comprendre que c'est avec ce que je suis que Dieu veut nouer une alliance, c'est avec ce que je suis qu'il acceptera une relation et une communion. Tout ce qui empêcherait cette communion devient, dès lors, un mal, puisque cela me coupe de la source de la vie, de la source de tout bien. Voilà où réside la tentation fondamentale. Nous devons nous méfier de nous-mêmes pour comprendre que c'est en nous-mêmes que Dieu veut vivre. C'est de nous qu'Il veut faire le temple de l'Esprit, afin que cette communion réalise ce que nous donne le baptême : la vie en Dieu. saint Antoine nous apprend que cette vie en Dieu ne saura se développer que si nous savons faire le choix de Dieu, seul et unique, quels que soient nos liens, nos attachements, notre manière d'être au monde.
Une seule chose importe. C'est ce prix de la vie, de la vie avec Dieu, d'une relation intime, tendre et profonde, que Dieu veut dans le silence, la prière, le don de nous-mêmes.
AMEN