LA PASSION DU DON DE DIEU
Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1994)
Lundi de la troisième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
C |
'est en entendant cette parole de l'évangile proclamée dans une petite église d'Egypte que Antoine, un homme de modeste condition de son village d'Egypte a décidé de prendre à la lettre ce conseil. Moyennant quoi l'Esprit lui a donné d'inaugurer dans l'Église quelque chose qui jusque-là n'avait pas trouvé cette forme, n'avait pas trouvé cette manière de parler au cœur de l'homme, au cœur des baptisés et que plus tard, bien plus tard, on a appelé la vie monastique. Antoine a décidé de vendre la maison qu'il possédait, de donner ses biens aux pauvres, comme il était égyptien, habitant la vallée du Nil, d'aller habiter sur la frange du désert. Contrairement à ce que l'on pense, d'ailleurs, le désir de ces hommes n'était pas de s'isoler de leurs frères. Le fait de se retirer, l'anachorèse, n'était pas d'abord conçu comme une séparation, mais en vivant à la frange du monde habité, et en Egypte c'est particulièrement net car il y a la vallée du Nil qui est habitée et cultivée et sitôt après, sur une centaine de mètres, on entre dans le désert, ces hommes voulaient signifier qu'ils vivaient en marge de ce monde, déjà tournés vers l'autre monde. De telle sorte qu'à cette époque-là, on disait que ceux qui se retiraient au désert se retiraient pour mener la vie angélique c'est-à-dire la vie qui est déjà celle des êtres de l'autre monde.
En réalité ce geste d'Antoine a une postérité fantastique : toutes les familles religieuses, dans toutes les Églises, aussi bien d'Orient que d'Occident. Et non seulement une postérité mais une actualité car la vie monastique a été présente au cœur de nos sociétés à tout moment. Dans la vie monastique, il y a toujours eu des hommes et des femmes qui, à travers ce geste de tout quitter, de tout perdre pour trouver le Christ, ont été extraordinairement présents à leur monde, à leur société. Et déjà les anachorètes d'Egypte, même si on les appelait des "solitaires", il ne faut pas imaginer qu'ils menaient une vie de solitude au sens où nous l'entendons parfois. Ils étaient sans cesse visités et consultés par les gens du voisinage. D'ailleurs le monachisme oriental a encore gardé cette forme de la vie monastique très enracinée au milieu des villages. Je pense au monastère saint Jean à Pathmos où les moines sont très enracinés dans la vie du petit village de l'île.
Mais qu'est-ce qui était à la racine de tout cela ? Je crois que c'est quelque chose de très simple. C'est la question du jeune homme riche : "Que dois-je faire de bon pour posséder la vie éternelle ?" Au fond, le monachisme n'est rien d'autre que cette espèce de fascination du désir humain par le don de Dieu. Bien sûr, c'est propre à la vie de tout baptisé, mais le jour où l'on a été saisi par cette question : "Qu'est-ce que le bonheur que Dieu veut me donner, il y a des êtres que cette question ne lâche plus. Posséder la vie éternelle devient alors une véritable obsession. Mais que veut dire "posséder la vie éternelle " ? Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire que Dieu se donne ? A travers le monde, à travers l'histoire, à travers l'Église, il y a des êtres qui ont été hantés par cette question. C'est cela le sens profond de la vie monastique. C'est cette espèce de passion, de fascination pour essayer, dès maintenant, de s'approcher au plus près de ce bonheur que Dieu donne. Et ce bonheur que Dieu donne, c'est Dieu Lui-même.
Comme vous le voyez, au fond, ce n'est pas une vocation si extraordinaire que cela car ce n'est rien d'autre que la vie baptismale. Ce n'est pas du "en plus", c'est simplement de prendre les moyens. Ce n'est pas de l'ordre du but car, au fond, tous les chrétiens devraient être fascinés par cette question. Tout le monde devrait être fasciné par le fait que Dieu nous promet un bonheur et ce bonheur c'est Lui. Que je dois faire pour posséder ce bonheur ? De fait, saint Antoine est le premier qui, dans la grâce et la mouvance de l'Esprit, a reçu la capacité d'en prendre les moyens et de les proposer, à titre d'une expérience, d'un charisme comme nous disons, qui permet de n'occuper sa vie qu'à cela. Un moine, comme le dit l'expression, c'est celui qui ne pense qu'à cela, c'est-à-dire au bonheur que Dieu veut donner. Et précisément ça suffit à remplir la vie d'un homme car, à partir du moment où un homme a mesuré son désir et la manière dont Dieu veut le combler, la rencontre des deux choses, le désir de l'homme et le don de Dieu, deviennent véritablement un univers à soi tout seul. C'est pour cela que, d'une certaine manière, le moine peut vivre seul, non pas qu'il exclut les autres, mais dans cette seule question, dans ce vis-à-vis de son désir avec le don de Dieu, il y a toute l'humanité qui est incluse. Au fond, il n'y a rien de plus humain qu'un moine, parce que, dans son expérience du désir humain à la rencontre du don de Dieu, il récapitule en lui toute l'expérience humaine. Personnellement c'est ainsi que j'interprète les tentations de saint Antoine. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec Flaubert qui y voit d'abord une sorte de combat absolument délirant avec le démon. Je pense que, effectivement, il devait de temps en temps se battre avec le démon. Mais en réalité la tentation de saint Antoine c'est que lorsqu'on a mesuré que le cœur humain, le désir humain est fait pour rencontre la totalité et l'absolu de Dieu, on est pris d'un véritable vertige. C'est un véritable vertige. Et donc le moine est celui qui porte tout le désir du monde pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur parce qu'il porte pour ses frères et avec ses frères toute l'aspiration de l'humanité à rencontrer Dieu. Et en même temps, parce que c'est un désir humain, il porte toutes les ambiguïtés du désir humain qui peut se porter et papillonner partout. Par conséquent la tentation de saint Antoine n'est pas cette espèce de vision romantique du moine entouré de démons griffus, crochus et aux pieds fourchus, mais c'est au contraire, l'homme qui passe au creuset, au feu du creuset son propre désir d'homme, qui le passe au feu du creuset de la promesse et du don de Dieu.
C'est pour cela que les grandes expériences monastiques ont été aussi de grandes expériences humanistes. Je pense par exemple à la vie bénédictine. Il suffit de regarder ce qu'elle a donné du point de vue de l'art, de la culture, du sens de la beauté, de l'exigence de la vérité, du sens de l'humilité du travail, du sens de la terre, du sens des liens de la solidarité humaine. Une vie bénédictine, c'est rempli de tout cela. Et quand on regarde les autres formes de la vie monastique un peu plus tard, par exemple les ordres mendiants, franciscains, dominicains, il y a toujours une sorte de reprise de tout l'humain d'une société pour la passer au soleil brûlant du don de Dieu.
Et au fond c'est peut-être à cela que servent les moines. Finalement pas à grand-chose, c'est un peu inutile et d'ailleurs dans les époques où l'on pense de façon étroite (comme au dix-huitième. siècle des lumières où l'on a dit les plus grandes bêtises de l'humanité et d'ailleurs dans notre siècle aussi qui est ce fils de lumière qui dit aussi pas mal de bêtises) la plupart du temps la vie monastique paraît inutile, voire même nuisible. En réalité, le problème est de savoir où est la véritable utilité. Est-ce de faire des choses ou au contraire essayer de reprendre dans sa racine et dans toute sa profondeur le désir humain pour le déployer, et le présenter, dans une sorte de geste d'adoration, d'eucharistie, devant le mystère de Dieu, et de témoigner simplement au milieu de ses frères que, finalement, qu'on ait des grandes responsabilités sociales ou qu'on soit chômeur, qu'on soit malade ou en pleine santé, qu'on soit sportif ou qu'on soit un gringalet, la seule chose qui compte c'est cette présence du mystère de notre désir qui est désiré par Dieu et qui est fait pour être comblé par Dieu seul ?
Alors nous prierons par l'intercession de saint Antoine pour que tous ceux qui aujourd'hui, d'une manière ou d'une autre, selon des formes infiniment variées, et c'est cela qui est très beau dans la vie monastique, pour que tous ceux qui essaient de vivre chacun à leur manière et avec leurs moyens limités, peut-être de façon beaucoup moins sainte, moins importante et forte que saint Antoine, qui essaient de vivre ce mystère de la consécration du désir de l'homme au don de Dieu, que ces hommes aient à cœur non pas de s'isoler ou de se couper du monde comme pour le mépriser ou le regarder de haut, mais pour porter, au cœur même de leur consécration, toute la vie et tout le désir du monde et des hommes.
AMEN