LE DÉSERT NOUS RÉVÈLE
Ep 6, 10-18 ; Mt 1, 16-20
St Antoine, ermite - (17 janvier 1992)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ans sa Thébaïde d'origine, saint Antoine a suscité un héritage assez considérable en littérature et peinture. Je ne fais que vous rappeler les tableaux de Breughel, de Jérôme Bosch, de Véronèse, du Tintoret ou encore les ouvrages de Flaubert avec la Tentation de saint Antoine pour donner quelques exemples sur cette solitude peuplée qui a inspiré ou effrayé nos contemporains ou ceux qui ont voulu décrire avant nous ce qui s'est passé dans ce désert torride.
Et lorsqu'on essaie de trouver un point commun à ces œuvres picturales ou littéraires, on découvre que l'imaginaire y est débridé, que les vices, les vertus, tous les péchés capitaux et les péchés mineurs sont comme personnalisés et dialoguent avec le cœur d'Antoine. De fait, dans ce que nous ne savons pas de ce qu'a vécu Antoine, il y a un vide suffisant qui fascine les écrivains, qui fascine les peintres. En effet il est tout à fait fascinant d'essayer de fixer sur un tableau ou dans une œuvre littéraire l'intensité du combat qu'a pu connaître saint Antoine.
Ce qui est curieux c'est qu'on a l'impression que c'est là la façon dont les hommes voient les vices et les péchés et non pas la façon dont Dieu Lui-même combat tout ce mal qui est représenté. Il ressort de ces œuvres que saint Antoine est comme le personnage, "le héros parfait" qui, même au bout du rouleau, finira toujours par gagner contre ces femmes lascives, ces cochons tordus et toutes ces figures obscènes qui peuplent ces tableaux ou ces œuvres. Je ne crois pas que saint Antoine ait vraiment vécu cela. Je pense qu'il y a dans ces œuvres tout un imaginaire presque inutile.
Je crois que si on a tellement insisté sur les tentations de saint Antoine, c'est parce que le désert révèle une chose importante du fond du cœur de l'homme qui est la suivante. C'est notre regard sur les richesses qui nous entourent qui fait naître en nous la sensation qu'elles nous manquent. Ce n'est pas l'existence des richesses elles-mêmes qui est en cause, mais c'est la façon dont nous les regardons, la façon avec laquelle nous vivons ces richesses qui fait naître en nous une chose inutile et supplémentaire qui est l'impression qu'elles vont nous manquer et que je vais mourir si je ne les possède pas.
Et nous pouvons trouver là le fonds de sagesse qui existe dans le cœur d'Antoine et pourquoi il est parti dans le désert comme pour mettre à nu son cœur, pour que sa seule richesse soit Dieu et Dieu seul. Et de fait, saint Athanase qui a écrit la vie de saint Antoine, rapporte qu'il n'arrivait jamais à trouver un endroit suffisamment isolé car nombreux étaient les visiteurs et les visiteuses qui importunaient sa solitude. Tout en respectant l'héritage pictural et littéraire, je pense que ceux qui ont voulu décrire ces tentations de saint Antoine sont un peu comme ces visiteurs et ces visiteuses qui importunent la solitude de ce moine et qui continuent à importuner notre imaginaire dans ce combat que nous menons contre le mal.
Retenons donc simplement, en éliminant ces figures inutiles qui surchargent notre façon de voir Satan, retenons que le mal naît de notre regard sur le monde, qu'il naît de la façon dont nous le regardons et que la convoitise ne peut venir que du cœur de l'homme. Et demandons que nous soyons libres, libres pour regarder tout cela comme des richesses qui sont bonnes mais dont je ne manque pas, afin que Dieu seul soit la seule richesse de notre cœur.
AMEN