SAINT ANTOINE DU DÉSERT : QUE ME MANQUE-T-IL ?
Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1989)
Mardi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Thuret : Saint Antoine ermite
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out cela, je l'ai gardé depuis ma jeunesse. Que me manque-t-il encore ?" On lit aujourd'hui cet évangile pour la fête de saint Antoine parce que, nous raconte l'évêque Athanase, c'est en entendant ce passage que Antoine prit au pied de la lettre les conseils adressé au jeune homme riche par Jésus. Il vendit le peu de biens qu'il avait car il n'était pas pauvre mais il n'était pas riche non plus. Comme la plupart des paysans d'Egypte il avait une petite propriété avec un jardin et sans doute quelques arpents de terre. Il prit soin cependant d'en mettre "à la Caisse d'Epargne" pour subvenir aux besoins de sa plus jeune sœur, puis il partit. Au début, il ne partit pas très loin puisque semble-t-il il aménagea une sorte de cabanon au fond de son jardin qui devint son premier ermitage. En réalité, fort peu de chose. Fort peu de chose et pourtant quelque chose qui allait avoir, dans toute l'histoire de la Méditerranée, une importance considérable. C'était le début de la vie monastique.
Aujourd'hui, quand nous pensons a tout cela, nous pensons aux monastères très organisés, aux grandes familles avec des règles très bien écrites, avec des constitutions, avec des institutions. Nous avons l'impression que la vie monastique a été comme la colonne vertébrale de l'Église d'Occident et de l'Église d'Orient et que, surtout en Occident, c'est cette force institutionnelle des couvents, des abbayes qui a donné toute sa consistance à la tradition de la foi, à la permanence d'une sorte d'évangélisation diffuse. En fait, le mouvement monastique, à ses origines, n'est rien d'autre que cet homme, très humble, très simple, qui entend la Parole de Dieu et qui, au lieu de vivre dans les dimensions à peu près normales de l'existence comme la vivait tout le monde, lui, le premier, s'en va, se retirer au fond de son jardin, simplement pour Dieu. C'est cela le mystère de la vie monastique.
C'est le fait qu'une existence traversée tout à coup, soudainement, par la Parole de Dieu, conçoit que le statut de l'existence en ce monde a quelque chose de fondamentalement provisoire et que par là il s'agit de manifester, de vivre, en attendant, en vivant pour, en étant tendu vers le Royaume de Dieu. Et cela va prendre les formes les plus variées.
Aujourd'hui nous avons quelques formules de vie religieuse monastique qui sont codées, codifiées dans le droit canon pour l'Occident, dans des traditions comme le Basilisme en Orient. Mais en fait ce mystère par lequel un être a été saisi par le regard de Dieu et que, à un moment donné, ayant vécu normalement ("Tout cela je l'ai observé depuis ma jeunesse"), tout d'un coup éprouve ce manque. "Que me manque-t-il encore ?" Et bien, ça suffit à décider une vie monastique. C'est peut-être très peu de chose encore car après il faut gravir ce chemin pas à pas, il faut accéder au Royaume par un renoncement permanent, et Dieu sait que ce n'est pas facile tous les jours. Mais pour ceux qui restent dans ce monde avec les exigences normales de ce monde, ce n'est pas beaucoup plus facile non plus. Et je ne crois même pas que la vie monastique soit un chemin plus difficile que la vie dans le monde.
Mais par contre, qu'un homme vive avec toujours cette question brûlante au fond de son cœur "Que me manque-t-il ?" et qu'il ait ce pressentiment brûlant que, précisément ce qui lui manque c'est d'être arrivé au Royaume, et bien cela suffit à faire un moine. C'est l'expérience d'Antoine et c'est l'expérience des milliers de moines égyptiens qui sont partis à sa suite, qui ont eu envie, eux aussi, de faire l'épreuve de ce manque, de ce désir du Royaume et qui, brûlés par cette question, ont fait parfois les choses les plus invraisemblables. Aujourd'hui on les prendrait pour des fous, et cependant c'était magnifique.
Je crois que ce dont nous avons besoin aujourd'hui c'est d'abord de cela. Des êtres dont le visage, dont le cœur, dont la vie soit toujours brûlé par cette question : "Que me manque-t-il ?". Non pas qu'est-ce que je pourrais acquérir de plus ? Car quand on commence à poser en ces termes-là la question de la vie monastique, j'ai bien peur que les carottes soient cuites et que l'on soit déjà installé dans un dangereux conformisme fut-il monastique. Mais précisément toujours : "Que me manque-t-il ?" c'est-à-dire qu'est-ce qui pourra encore brûler mon cœur pour qu'il soit plus avide et plus grand mon désir du Royaume. Qu'est-ce qui fera que je sentirai plus fort encore la détresse qui pèse déjà sur ce monde de pressentir qu'il n'est pas encore au Royaume ? Comment est-ce que je pourrai vivre, au maximum de son incandescence, ce désir et ce cri de l'Épouse, qui, unie à l'Esprit, crie tout simplement "viens !" C'est pour cela qu'il y a des moines. C'est pour cela qu'il en faut beaucoup. Il en faut beaucoup simplement parce qu'il faudrait qu'à tout moment, quand nous avons tendance à oublier cette question et à nous constituer une fausse plénitude, nous ayons toujours, à côté de nous, ce frère qui puisse nous dire tout simplement : "Mais que te manque-t-il ?"
AMEN