SAINT ANTOINE, ERMITE

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1986)
Vendredi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Thuret : Antoine ermite

 

C

haque époque de l'histoire sécrète toujours certains types d'hommes. Par exemple, à la fin du dix-neuvième siècle a commencé à se créer ce type d'homme qui s'appelle l'universitaire ou encore la personne qui "fait de l'administration". Au dixième siècle, le type d'homme c'est "le jeune cadre dynamique". Au quatrième siècle, il y avait deux types d'homme nouveaux qui avaient été sécrétés par ce phénomène nouveau qui était la foi chrétienne répandue dans tout l'empire romain : c'étaient les évêques d'une part et les moines d'autre part.

Les évêques, ce sont ces grandes figures de l'enseignement et de la prédication, ces hommes qui avaient perçu à quel point il était nécessaire, d'abord, d'éveiller le cœur de ceux qui voulaient se convertir au Christ à la vérité même de la foi. Et par consé­quent, tout au cours de ce quatrième siècle, va se dé­ployer cette admirable activité de la prédication des grands évêques, qu'il s'agisse de saint Hilaire, de saint Augustin, de saint Jean Chrysostome ou des Pères Cappadociens, toutes ces grandes figures que nous appelons, précisément pour cette raison, "nos Pères dans la foi", car toute leur vie a été d'abord, l'annonce, la prédication de l'évangile.

Mais il y avait un autre type d'hommes et c'étaient précisément les moines dont le prototype est saint Antoine que nous fêtons aujourd'hui. Généralement ces moines, au moins dans la première génération, n'étaient pas des bavards et n'étaient pas doués en rhétorique. C'étaient, au contraire, des gens de milieu très simple qui n'avaient pas eu la grande éducation de la rhétorique, chez les romains ou chez les grecs, ni non plus la grande éducation politique pour accéder à des grandes charges de l'Etat. Cependant, ce qu'ils avaient compris, et c'est cela l'origine du mouvement monastique, c'est que, au lieu de "dire le Christ" par la parole et en commentant l'évangile, il fallait le dire simplement en vivant et en posant les actes qui manifestent cette appartenance totale à l'absolu de Dieu.

Ainsi le moine, dans l'origine même du mou­vement monastique, est celui qui veut que sa vie tout entière soit une proclamation du mystère de Dieu. C'est pourquoi la vie monastique a ce caractère à la fois de signe et en même temps de réalité.

De réalité, d'abord, car le moine est celui qui veut que sa vie, dans ses moindres détails, soit atta­chement à Dieu, proclamation du mystère de Dieu. C'est pourquoi, très vite et avec saint Antoine d'abord, tout le thème de la vie monastique va être celui du combat intérieur. Dès qu'il a réalisé qu'il fallait appartenir totalement au Christ, le moine va être sans cesse confronté à son propre péché et à sa faiblesse. Et par conséquent il va falloir qu'il se batte. Là nous avons un élément tout à fait nouveau. Jusque-là, dans l'Église, ceux qui se battaient c'étaient les martyrs, mais le combat ne durait que le temps d'un procès et de la mort. Tandis que ces moines vont mener le combat depuis le début jusqu'à la fin. Pour eux, entrer dans la vie monastique c'était entrer dans ce mystère d'une lutte intérieure dans laquelle on était confronté, de façon permanente, à sa faiblesse et à son péché, et l'on devait, d'une manière ou d'une autre, répondre à cette faiblesse et à ce péché par un attachement, une confiance et une foi indéfectible dans la puissance du Dieu Sauveur.

Ainsi, dès les origines, le moine n'est pas quelqu'un qui vise une vie supérieure, du point de vue chrétien. Le moine est, au contraire, celui qui a conscience plus que quiconque de sa propre faiblesse, de son propre péché. Et c'est dans les milieux monastiques que, en même temps que la plus forte ascèse à cause du combat intérieur, ascèse signifie exercice, a eu lieu aussi le plus grand sens de la miséricorde. Les Pères du Désert disaient par exemple : "Celui qui pleure ses péchés fait un plus grand mira­cle que celui qui ressuscite un mort." Cela c'est une des intuitions fondamentales de la vie monastique. La réalité même de l'absolu de Dieu dans notre vie, fait que nous devrions lui appartenir totalement, mais elle fait apparaître à quel point nous sommes faibles, dé­munis et pécheurs devant cet absolu de Dieu qui vou­drait s'emparer de nous. Voilà pour la réalité.

Mais ensuite, parce que les moines veulent que toute leur vie soit parole, ils vont devenir signe de cet absolu de Dieu. Et c'est là où la vie monastique va être d'une richesse à la fois débridée et folle. En effet, dans l'antiquité, on ne craignait pas d'afficher des comportements excentriques. C'est pourquoi le mou­vement monastique, dès le début, va se situer par rap­port à la société, dans une certaine excentricité. Les moines vont vivre de façon tout à fait farfelue et ori­ginale.

Par exemple, en Egypte, la simple géographie monastique montre que les moines vivaient dans le désert, mais pas n'importe quel désert, le désert qui est à la frange des cités, pour marquer par là à la fois qu'ils vivaient en communion avec la cité, avec le village dont ils étaient originaires, et c'est pour cela qu'en fait de solitude, ils étaient harcelés par les visi­tes et les parloirs. Mais s'ils vivaient ainsi sur les marges, c'était pour montrer, de façon vivante, par une prédication toute simple, qu'ils étaient déjà en marche vers l'autre monde. Ils vivaient à la frontière des deux mondes. De la même façon, ils vont dé­ployer des activités de jeûne une sorte de retrait vis-à-vis de la société qui ne sera pas su mépris mais qui aura pour but précisément de montrer ce caractère absolu. D'autres auront l'idée de vivre sur une colonne comme saint Siméon ou saint Daniel le Stylite. Ou encore d'autres, dans le Jura, parce qu'il faisait très froid, auront l'idée de vivre tout nus, car ils pensaient ainsi poser un signe d'un détachement total et d'une ascèse terrible pour le service du Royaume de Dieu.

Mais ceci n'est pas à comprendre comme une sorte de sport dans lequel on se livrerait à acquérir des mérites. Ceci est une justification beaucoup plus tar­dive. Non c'est au contraire quelque chose très vive­ment inspiré de saint Paul dans lequel l'homme pose un signe paradoxal, manifestant l'absolu de Dieu de façon un peu folle. On retrouvera cela chez la plupart des grands fondateurs d'ordres, je pense surtout à saint François qui adorait ce côté tout à fait farfelu de sa vie et qui l'imposait aussi à ses frères, envoyant par exemple tel frère prêcher tout nu dans la cathédrale d'Assise, ce qui était tout de même un peu un comble.

Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas là de macérations pour essayer de gagner son ciel, mais d'abord du signe paradoxal de la présence et de l'amour de Dieu qui s'est emparé d'un être et qui, par conséquent, le fait vivre déjà selon son appel ultime, selon son appel de la vie au Royaume de Dieu. Cet être vit dans une sorte de liberté qui peut nous paraître tout à fait étrange et paradoxale, mais simplement pour manifester la joie et la liberté que donne l'ap­partenance à Dieu.

Nous prierons aujourd'hui par l'intercession de saint Antoine, pour tous ceux qui s'engagent par la profession dans la vie monastique, afin que chacun ait à cœur de retrouver ce double enracinement : cet en­racinement dans la réalité même de l'appartenance à Dieu avec toute sa dimension de combat spirituel, et d'autre part, la réalité de signe qui fait, qu'à travers cette très grande liberté (qui ne produira sans doute plus ces signes un peu excentriques que l'on rencontre à travers les siècles de l'histoire de l'Église, mais des choses beaucoup plus simples et beaucoup plus mo­destes), ils témoignent de cette appartenance, de cette joie et de cette liberté de vivre totalement et pleine­ment, dès ici-bas, pour le Dieu vivant au service de ses frères.

 

AMEN