LA VIE MONASTIQUE : SUIVRE LE CHRIST
Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 2004)
Samedi de la deuxième semaine de l'Épiphanie
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Crépy-en-Valois
Saint Antoine ermite
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rères et sœurs, la tradition considère donc saint Antoine dont nous faisons mémoire aujourd'hui, comme le père des moines. Il n'y a pas lieu de rechercher chronologiquement si c'est saint Antoine le premier qui a pratiqué la vie monastique, mais ce qui est important, c'est qu'il est la figure emblématique de cette vie monastique, peut-être parce que saint Athanase qui était patriarche d'Alexandrie à l'époque, où dans le sud de l'Égypte Antoine se retirait au désert, Athanase donc, a écrit une vie de saint Antoine, et celle-ci qui s'est répandue un peu partout dans l'Église, notamment en Occident à la faveur de l'exil qu'a subi saint Athanase, cela a donné un peu partout connaissance de cette vie qu'inaugurait ainsi saint Antoine et cela a répandu la vie monastique partout dans l'Église.
La vie monastique, pour la tradition et telle que nous nous la représentons, est symbolisée par les trois vœux : le vœu de chasteté, le vœu de pauvreté et le vœu d'obéissance. Quand saint Antoine a décidé de consacrer sa vie sous forme de vie monastique à Dieu, il n'a pas eu immédiatement sous les yeux, comme dans le Droit Canon, les trois vœux, exactement présents. Les choses ne se sont pas passées tout à fait de cette manière-là. Saint Antoine a eu la vocation d'abord en entendant l'évangile, très exactement la page d'évangile que nous venons de lire, celle de ce jeune homme riche qui vient voir Jésus pour lui demander ce qu'il faut pour être bon, parfait. Jésus lui dit qu'il a à observer les commandements. Ce jeune homme disant qu'il s'efforce d'observer ces commandements, Jésus lui dit, il te manque une chose : donne tous tes biens aux pauvres, et puis viens et suis-moi. Antoine a compris que ces paroles s'adressaient à lui et il a vendu tous ses biens, il a tout donné, il s'est retiré sans rien posséder. C'est donc vous le voyez, la notion de pauvreté qui a été la première présente à l'esprit de saint Antoine, quand il a embrassé, ce que plus tard, on appellera la vie monastique. Il a d'abord, selon le conseil de l'évangile, donné tout, et il s'est retrouvé sans rien.
La deuxième intuition qui a présidé à cette nouvelle vie qu'inaugurait ainsi saint Antoine, c'est cette idée de partir dans la solitude, de partir au désert, afin de se trouver seul avec Dieu. "Suis-moi" Il a pris cela comme un appel à quitter le monde pour se retrouver au fond du désert, seul avec Dieu, ce qui est une première appréhension de ce que nous appelons la chasteté, dont la signification n'est pas d'abord de renoncer à la vie conjugale ou à la vie sexuelle, mais d'abord de chercher Dieu seul, et donc de renoncer aux médiations affectives, aux médiations relationnelles dont nous vivons d'ordinaire et qui nous permettent de marcher ensemble à la recherche de Dieu. Saint Antoine a compris que l'absolu de Dieu pour lui était tel, qu'il fallait qu'il soit seul.
Voilà donc comment les deux premières appréhensions de la vie monastique se sont présentées à son esprit : renoncer à tous ses biens, tout quitter, et puis, quitter le monde, tous les autres hommes, pour être seul avec Dieu, ébauche de ce qui sera plus tard donc le vœu de pauvreté et le vœu de chasteté. Curieusement, dans cette première appréhension de cette vie monastique, saint Antoine n'a pas particulièrement pensé à ce qu'on appellera plus tard le vœu d'obéissance pour la bonne raison qu'il était tout seul dans son ermitage, que sa vie monastique était une vie érémitique, et que par conséquent, il était le maître de la vie, qu'il n'avait pas à en rendre compte à quelqu'un d'autre puisqu'il était seul. C'est plus tard, quand à l'intérieur de la vie monastique on aura l'idée d'établir une vie commune des moines partageant ensemble la même vie, que s'organisera à l'intérieur cette vie commune, la présence de quelqu'un qui représente la volonté de Dieu, ce qu'on appellera le supérieur, et à qui les moines feront vœu d'obéissance.
Par conséquent, dans un premier temps, cette dimension qui s'avèrera à l'usage être la plus importante dans la vie monastique, n'a pas été immédiatement perçue. Toutefois, les vœux ne sont que la détermination concrète à propos des événements de la vie de quelque chose de plus fondamental encore, et qui est l'essence de la vie monastique, par-delà l'obéissance, par-delà la pauvreté, par-delà la chasteté, qu'est-ce que la vie monastique profondément ? C'est ce que Jésus dit dans cette dernière parole : "vends tous tes biens, et puis viens, et suis-moi". Suivre le Christ, que ce soit dans la solitude ou dans la vie commune, que ce soit dans l'obéissance ou dans la vie érémitique, par la solitude et la chasteté ou par le renoncement à tous ses biens, peu importe, ce qui est essentiel finalement, ce qui est au fond de tout, c'est : suis-moi ! Viens avec moi, marche avec moi, que je sois le compagnon de tous les instants de ta vie.
Vous avez peut-être remarqué que dans l'épître aux Éphésiens, quand saint Paul décrit le combat du chrétien, et il ne faut pas oublier que la vie monastique est apparue au moment où cessaient les persécutions, et où par conséquent le martyre n'était plus cette éventualité qui s'adressait à tous les chrétiens à l'époque des persécutions, et qui faisait d'eux d'autres christs dans leur vie, comme le Christ a donné sa vie. C'est cela qui a donné cette idée de la vie monastique, une autre manière de donner sa vie, non pas en mourant sur un bûcher ou dans les jeux du cirque, mais en mourant à soi-même dans ce renoncement, cette solitude, cette chasteté. Saint Paul décrit la vie chrétienne comme un combat, et effectivement, c'est comme cela que saint Antoine et les premiers moines ont vécu leur vie monastique comme une sorte d'héroïsme. L'oraison tout à l'heure nous parlait de la lutte héroïque de saint Antoine.
Mais je ne sais pas si vous avez remarqué qu'après avoir parlé du bouclier de la foi, des chaussures du zèle pour annoncer l'évangile, du glaive du salut, du casque, saint Paul termine par l'Esprit. Ce qui est au cœur de ce combat, c'est l'Esprit, c'est-à-dire l'Esprit de Dieu, et il commande : vivez dans la prière : priez en tout temps dans l'Esprit.
Voilà l'essentiel de la vie monastique de saint Antoine et de tous ceux qui l'ont suivi, quelle que soit la manière dont ils ont réalisé cette vie monastique. Ce n'est pas tellement de vivre dans la chasteté, ni dans la pauvreté, ni même dans l'obéissance et dans le vie commune, ce qui et l'essentiel, c'est de vivre dans l'Esprit Saint et dans la prière en tout temps, et donc le sens de la présence de Dieu. Là nous comprenons que cette vie monastique ne s'adresse pas seulement à quelques personnes privilégiées, à quelques héros qui vont aller dans le désert pour combattre Satan avec le glaive de la foi, et que sais-je encore, mais cet idéal de la vie monastique en réalité, c'est l'idéal de la vie chrétienne, et il s'adresse à nous tous. Tous nous avons à vivre de l'Esprit, tous nous avons à vivre dans la présence de Dieu, tous nous avons à vivre dans la prière, et la prière continuelle, la prière permanent qui doit être comme une sorte de toile de fond de toute notre existence.
Et alors en recevant aujourd'hui le corps et le sang du Christ, Victoria qui s'associe à nous dans ce repas, va ainsi réaliser au cœur de sa vie, cette présence plus intense que jamais de Dieu, de Jésus notre chef, notre maître, notre roi, notre ami, notre conseiller, de Jésus qui nous donne la présence réelle de son corps et de son sang pour que nous puissions nous nourrir de cette présence, pour que nous puissions vivre de cette présence dans une prière perpétuelle, c'est-à-dire dans un sentiment continu au fin fond de notre cœur, de cette présence de Dieu, quoique nous fassions, quoique nous vivions, quelles que soient nos occupations, Dieu est toujours là et nous devons sans cesse avoir au fond de notre cœur ce sentiment de la présence de Dieu.
Que Dieu remplisse la vie de Victoria, comme celle de chacun de nous.
AMEN