PARS !

Ep 6, 10-18 ; Mt 19, 16-21
St Antoine, ermite - (17 janvier 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Besse-en-Chandesse : Saint Antoine

S

 

i tu veux être parfait, va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres, puis viens et suis-Moi!" Frères et sœurs, toutes les paroles de l'évangile sont importantes, mais il y a sans nul doute peu de paroles qui aient eu d'aussi grandes conséquences que celle-là. En effet, vous savez que saint Antoine était un Égyptien qui, un jour, étant entré dans une église, a entendu cette parole. Et, on ne sait pas pourquoi, cette parole a produit dans le cœur de saint Antoine le désir de vivre en ayant quitté tout ce qu'il avait, de se retirer au désert et d'y passer sa vie dans la consécration à Dieu. Saint Antoine venait de fonder la vie monastique et ce genre de vie qui n'était peut-être pas inconnu auparavant a trouvé, au cœur de l'Église sa forme fondamentale, ses exigences, son mode de vie et depuis ce temps-là, des milliers et des milliers d'hommes et de femmes ont mis leurs pas dans les pas de saint Antoine et ont relu ce texte dans la puissance de l'Esprit, tel que Dieu l'avait à ce moment-là, par son Esprit Saint, suggéré à saint Antoine. Et depuis ce jour-là, il y a, au cœur de l'Église, ce que l'on appelle la vie monastique. C'est pourquoi il n'est peut-être pas inutile de nous attacher quelques instants à méditer le sens de ce texte.

La plupart du temps, nous avons l'impression que les moines sont des super-chrétiens c'est-à-dire que ce sont des gens qui, à un moment ou l'autre de leur vie, ont réalisé ce que, normalement, les chrétiens n'ont pas envie de faire, c'est-à-dire quitter ses biens, quitter un certain bonheur de vivre pour se livrer à une sorte d'athlétisme, de prouesse et d'exploit en matière de privations, en matière de refus du monde, de mépris des richesses, en matière de désintérêt pour ce qui est la vie conjugale et la vie de parents, de père ou de mère. Dans cette optique la vie monastique serait effectivement ce moment par lequel des hommes montrent, dès maintenant, ce qu'ils sont capables de faire pour le Royaume de Dieu. Comme si c'était une sorte de démonstration par laquelle un homme ou une femme, se sentant appelé, montre à tout le monde qu'il est capable de vivre totalement pour le Royaume des cieux et de se priver de tout pour le Royaume des cieux.

Ce n'est pas tout à fait inexact, seulement cela a de graves conséquences car à un certain moment on en arrive à diviser les chrétiens en deux grandes castes : ceux qui sont vraiment les parfaits et qui ont répondu à cet appel du Seigneur : "Si tu veux être parfait", et puis les autres, tous ceux qui suivent bon gré mal gré, au milieu des difficultés, qui font face à tous les problèmes de l'existence, qui, eux, se débattent dans le monde. Je ne pense pas que ce soit l'intuition profonde de saint Antoine.

Je crois plutôt que le sens de la parole qui a mis en route cet énorme élan de générosité de vie monastique, est contenu dans le mot que le Christ dit au jeune homme riche : "Pars !" C'est non pas dans le fait de se situer par rapport au monde qu'on pourrait refuser, mais c'est le fait de se situer par rapport à Dieu que l'on veut suivre. Ce qui, comme vous le sentez, est un peu différent. Le fait de vendre tous ses biens, de les donner aux pauvres, de tout quitter pour suivre le Christ n'est qu'une conséquence. Mais le premier mouvement, c'est le fait de ressentir, par la grâce et par la puissance de l'Esprit, qu'il faut partir vers Dieu, il faut marcher vers ce Royaume. Tout est dans ce souffle de l'Esprit qui saisit un cœur humain et qui lui dit : "Va !" Et tout le sens de la vie monastique est là.

C'est pourquoi ce n'est pas une vie de super-chrétien car, au fond, toute cette grâce est déjà contenue dans le baptême, et dans le cœur de chacun d'entre nous a déjà retenti cette parole : "Pars !" Et il faudra qu'un jour ou l'autre, nous quittions nos biens, nous quittions ceux qui nous sont chers, nous quittions tout ce à quoi nous sommes attachés dans ce monde pour nous avancer vers le Royaume. Le moine est simplement celui qui anticipe visiblement et qui montre déjà que la vie chrétienne n'est qu'un départ. Au cœur même de ce monde où sans cesse il est lui-même aussi tenté de s'accrocher, de s'attacher, il y a, sans cesse, par son mode de vie, par les vœux qu'il a faits, par les exigences auxquelles il est sans cesse confronté, cette parole qui résonne au fond de son cœur : "Pars !" - "Vends tous tes biens ! Donne-les aux pauvres puis viens et suis-Moi !"

Et nous, frères et sœurs, qui sommes au milieu de vous, dans ce projet de vie monastique, c'est pour cela que nous l'avons voulu. Ce n'est pas que nous sommes supérieurs à vous. Nous le mesurons chaque jour que ce n'est pas le cas, parce que chaque jour, chacun d'entre nous est confronté à son péché et ce n'est pas plus drôle pour vous que pour nous. Mais le sens de notre vie au milieu de vous, c'est de vous rappeler sans cesse, de nous le rappeler d'abord à nous-mêmes, que le Seigneur a dit au jeune homme riche : "Pars !" Quitte les attaches envers ce monde. Et tout le sens de notre existence au milieu de vous n'est rien d'autre que cela. Il ne faudrait pas que nous en tirions orgueil, il ne faudrait pas que nous en tirions un quelconque sentiment de supériorité, car à ce moment-là, tout serait gâché et pour vous, et surtout pour nous et ce serait très grave. Mais simplement, nous avons à être sans cesse, de manière vivante, le rappel de cette parole du Seigneur : "Pars !" Nous partons tous ensemble vers le Royaume et si nous y partions seuls, nous serions bien malheureux d'y partir sans vous. C'est pourquoi le sens de notre existence c'est de pouvoir y partir avec vous, nous, ayant simplement pour tâche de laisser résonner plus fortement, peut-être avec parfois plus d'insistance même si nous sommes aussi pécheurs que vous, cette parole du Seigneur qui nous appelle vers le Royaume. Ainsi sera accompli le véritable sens et de la vie monastique et de l'Église car l'Église n'est-elle pas tout entière cette espèce de grande famille embarquée dans un bateau et qui est partie, à travers les vagues de ce monde, mais qui garde sans cesse confiance car, au fond, toujours, cette parole lui est adressée : "Pars et viens à ma suite et c'est là que tu trouveras le Royaume."

AMEN