LE MARTYRE, UN ACTE PUBLIC
1 Jn 3, 10-16; Jn 15, 1-8
St Polycarpe - (23 février 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Comme un pain eucharistique …
INTRODUCTION
|
N |
ous faisons mémoire aujourd'hui de saint Polycarpe évêque de Smyrne, dont Irénée raconte que il a reçu de lui l'enseignement de la foi, et que Polycarpe lui-même l'avait reçu de saint Jean. Il représente cette génération intermédiaire entre l'âge apostolique et puis ensuite les générations qui suivront et qui développeront le mystère de la foi, le mystère du Christ. Polycarpe est mort âgé de 86 ans, acceptant volontairement le martyre, comme quoi, le martyre n'est pas d'abord le fait de se faire raccourcir la vie, puisqu'il n'en avait sans doute plus pour beaucoup d'années à vivre, mais c'est vraiment le témoignage de la foi, quel que soit l'âge. Nous prierons le Seigneur par l'intercession de saint Polycarpe pour qu'il réveille en nous ce goût de témoigner de l'absolu de la foi, de l'absolu du Salut que Dieu nous donne.
HOMÉLIE
Les régimes modernes, totalitaires ou non qui persécutent les croyants ont pris désormais leurs précautions. Ils savent que l'exécution des croyants, ce que précisément les croyants appellent le martyre, doit pratiquement toujours rester secret. Tous les exemples que nous avons dans notre vingtième siècle, et qui est sans doute le siècle qui a connu le plus de martyrs de toute l'histoire de l'Église, cela se compte par millions, ce qui n'était tout de même pas le fait de l'empire romain, donc, tout ce siècle sera toujours marqué par le fait que ses martyrs ont été la plupart du temps cachés. Ce n'est que grâce à quelques récits de survivants que de temps à autre, on a comme une lumière ou comme un éclair d'intuition de ce qui a pu se passer. Pour reprendre encore récemment le cas des sept moines de l'Atlas, on ne connaît pas le détail même de leurs derniers moments.
Dans l'Antiquité, le martyr était un acte public. Il était voulu public de la part des autorités romaines, parce qu'il servait d'exemple, c'était un moyen d'intimidation. Nous ne le sentons plus comme ça aujourd'hui, mais par exemple le supplice de la Croix, pour Jésus, c'est plus un supplice caractérisé par l'exhibition du condamné, que la dimension commune à tous les supplices qui est la mort. En fait, quand on suppliciait quelqu'un, c'était un supplice supplémentaire que de le supplicier publiquement. C'était voulu aussi, en tout cas c'était reçu comme tel de la part des chrétiens, pour les chrétiens, le fait d'avoir vu un frère témoigner publiquement, c'était par excellence la proclamation de l'évangile. Aujourd'hui, on a peur de dire qu'on est chrétien, à l'époque, on le disait à haute voix, et l'on donnait sa vie pour ça.
Le martyre de Polycarpe se situe exactement dans ces traces, et c'est pour cela que je vous le signale, tous les récits de martyres de l'Antiquité sont soigneusement consignés, non pas parce qu'ils étaient voyeurs, mais parce qu'ils avaient comme la mission de voir pour pouvoir le raconter, il y avait des chrétiens qui assistaient au martyre de leurs frères, parfois même au risque de leur propre peau, puisqu'une fois ou l'autre, il est arrivé que des chrétiens au moment où ils voyaient eux-mêmes leur frères mourir confessent eux-mêmes leur foi, ils étaient pris et ils y passaient après à la séance suivante.
Donc, cette dimension publique du martyre faisait partie de la conception même que les chrétiens avaient de leur place dans la cité. Alors que la plupart du temps la mort était un événement privé, là, ils considéraient qu'ils avaient la grâce d'avoir une mort aux yeux et au vu de tous et précisément une mort pour le Christ. C'est ainsi qu'on a la chance pour Polycarpe d'avoir le récit extrêmement détaillé de sa mort, comme on l'a par exemple pour les martyrs de Lyon, ou pour plusieurs autres récits.
Et je voudrais simplement vous en lire quelques passages parce que aujourd'hui ces détails ne résonnent plus dans notre cœur et dans notre esprit, mais pour eux, les premiers témoins du martyre de Polycarpe, c'était très fort. On dit par exemple : "Lorsque le bûcher fut prêt,( il a été condamné au bûcher, ce qui était un supplice rare) Polycarpe enleva lui-même tous ses vêtements, et détacha sa ceinture". Cela peut nous paraître bizarre, qu'il se déshabille devant tout le monde, surtout un évêque, je ne pense pas que cela se ferait aujourd'hui. Mais à l'époque, qu'est-ce que cela voulait dire ? La nudité, c'était la tenue de l'athlète, c'est-à-dire que Polycarpe se préparait à un ultime combat. Il n'avait pas besoin de ses entraîneurs, c'était lui-même qui allait seul au-devant du Christ et qui affrontait la dernière épreuve, la dernière ligne droite. "Puis, il voulut se déchausser lui-même" Auparavant, il ne le faisait pas parce que chacun des fidèles s'empressait pour être le premier à toucher son corps, même avant son martyre, il était toujours entouré de vénération à cause de la sainteté de sa vie. Ici, nous avons un autre aspect qui est très intéressant, c'est que toucher le corps de quelqu'un c'était recevoir quelque chose de lui, et Polycarpe à cause de sa sainteté, était déjà de son vivant une relique (non pas parce qu'il avait 86 ans), mais parce que à cause de toute la dignité et la sainteté qui était en lui, toucher Polycarpe, donc lui dénouer les sandales, c'était recevoir une sorte de grâce à travers lui et par lui. C'est l'origine des reliques. Si on a gardé les reliques après, ce n'est pas pour en faire du commerce comme à la fin du quatorzième et quinzième siècle, si on a gardé les reliques des saints, c'est parce que c'étaient les ossements de ceux qui étaient passé de la mort de ce monde à la vie en Dieu et par conséquent, ils étaient pour ainsi dire chargés de la grâce du salut et du témoignage qu'ils avaient portés, et donc, ici, Polycarpe au moment même de monter sur le bûcher, on voudrait lui dénouer les sandales, mais c'est ici lui-même qui le fait parce qu'il part seul.
Et ensuite, (je vous passe les détails), il y a un moment très intéressant où il refuse d'être cloué sur le bûcher pour l'empêcher de bouger, parce qu'il veut s'offrir volontairement à Dieu, et il dit : "Laissez-moi ainsi, Celui qui me donne la force de supporter le feu me donnera aussi, même sans la garantie de vos clous, de rester immobile sur le bûcher". Polycarpe profite de ce moment-là pour montrer la liberté que Dieu lui donne à l'instant même de sa mort.
Quand il est sur le bûcher, il prononce cette très belle prière et qui fait une allusion au sacrifice d'Isaac : "Seigneur Dieu Tout-Puissant, Père de ton enfant Bien-Aimé et Béni, Jésus-Christ, par qui nous avons reçu la connaissance de ton nom, Dieu des Anges, des Puissances, de toute la création, de toute la race des Justes qui vivent en ta présence, (c'est le Sanctus de la messe ; d'une certaine manière, Polycarpe au moment où il est sur le bûcher, célèbre l'Eucharistie de sa vie pour son peuple, et c'est pour cela qu'on mentionne les Anges, les puissances et le Père de ton enfant Bien-Aimé, il y avait déjà à cette époque-là des prières eucharistiques qui parlaient du Père dans ces termes) je te bénis parce que tu m'as jugé digne de ce jour et de cette heure pour que je prenne part dans la troupe de tes martyrs à la coupe de ton Christ. (Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? C'est l'Eucharistie), en vue de la résurrection du corps et de l'âme à la vie éternelle dans l'immortalité donnée par l'Esprit Saint. (C'est l'épiclèse : il faut que l'Esprit saint descende sur ce don qui est la vie de Polycarpe pour que cette vie devienne le sacrifice parfait dans le Christ. Je souhaite d'être admis aujourd'hui en ta présence avec eux, comme un sacrifice riche et agréable (ce sont les mots que l'on dit dans certaines prières eucharistiques pour dire : le sacrifice parfait, le sacrifice pur et saint), ainsi que tu l'avais préparé et manifesté d'avance et que tu l'avais réalisé Dieu sincère et véritable. Aussi je te loue pour toutes choses (c'est la prière eucharistique, eucharistie voulant dire "louange"), je te bénis et te glorifie par le Grand-Prêtre éternel et céleste Jésus-Christ ton enfant Bien-Aimé. Par Lui, gloire à toi, à lui, à l'Esprit Saint, maintenant et pour les siècles des siècles.
Autrement dit, la prière qu'il a faite à ce moment-là c'était une sorte de prière eucharistique, c'est l'origine de ce qui est pour nous le viatique, c'est-à-dire, au moment où les gens meurent, ils reçoivent l'Eucharistie, ils ne meurent pas martyrs, mais ils reçoivent l'Eucharistie parce que le moment même de la mort doit être inséré dans le Corps livré et le Sang versé du Christ, c'est ça que cela veut dire.
A ce moment-là, les gens allument le feu, et la prière eucharistique de Polycarpe reçoit sa réalisation et vous allez voir comment : "Une grande flamme brilla, et nous avons vu une merveille, nous à qui il fut accordé de le voir, qui a été gardée pour annoncer aux autres ces évènements, (donc on voit ici que les témoins se considèrent comme des hommes qui ont charge de transmettre à tous les hommes les merveilles que Dieu a opérées dans son martyr), le feu présenta la forme d'une voûte comme la voile d'un navire gonflée par le vent, (et c'est un des symboles classiques du Saint-Esprit, en fait, il est comme "embarqué" vers le ciel à travers la voile ou le voile du feu qui l'enveloppe), et la flamme entourait comme d'un rempart le corps du martyr, celui-ci était au milieu non comme une chair qui brûle mais comme un pain qui cuit (voilà l'Eucharistie) comme de l'or et de l'argent étincelants dans la fournaise (c'est sans doute l'allusion au Psaume 16 : purifie-moi comme on purifie l'or), et nous sentions un parfum pareil à celui d'une exhalaison d'encens ou d'un autre aromate précieux."
En réalité derrière cette forme littéraire qui nous échappe un peu, il y a toute une théologie, c'est la théologie du martyre. La théologie du martyre, ce n'est pas d'abord les prouesses de subir des souffrances, etc ... Dieu sait qu'ils y étaient sensibles et qu'à certains moment, plus tard, on a fait des récits extrêmement développés dans lesquels ça sentait vraiment la chair grillée, mais ici, précisément, cela ne sent pas la chair grillée, ce n'est pas le désir de la souffrance. Mais, c'est une véritable théologie de l'Eucharistie. Le martyre, c'est l'Eucharistie par laquelle un homme, un être, fait de sa vie l'acceptation de son incorporation totale au sacrifice du Christ.
C'est pour cette raison que très tôt dans l'Église, et l'on a gardé cette habitude, on célèbre toujours sur les reliques des martyrs. Quand on consacre un autel ce qui est le signe même par excellence de sa consécration, c'est le moment où les reliques des martyrs sont là, car on célèbre l'unique du Christ pour toute l'Église à travers le signe de ceux qui ont été pris par leur martyre, dans le sacrifice du Christ en donnant leur vie pour Lui.
AMEN