SAINT POLYCARPE

1 Jn 3, 10-16; Jn 15, 1-8
St Polycarpe - (23 février 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Le feu du martyre

H

 

ier, en la fête de la chaire de Pierre, le frère Michel nous disait que la communion des Églises était un peu comme une nébuleuse, dans laquelle les étoiles s'attirent mutuellement pour constituer cet ensemble et que l'attraction intérieure qui maintient l'unité de ces Églises c'est la charité. Je pense que saint Polycarpe de Smyrne est un exemple extrêmement concret et précis de cette constellation que constitue l'Église par les multiples relations d'attraction, de charité, de connaissance et d'amour qui se tissent entre les hommes, entre le Dieu qui est le cœur de leur vie et entre les Églises que ces hommes représentent ou qu'ils sont chargés d'animer et de vivifier.

Polycarpe, évêque de Smyrne en Asie Mineure, martyrisé le 23 février de l'an 155, a connu personnellement l'évangéliste saint Jean, c'est saint Irénée qui en témoigne. Dans sa jeunesse, Polycarpe a été disciple de saint Jean qui a reposé sur la poitrine du Seigneur où, nous dit la Tradition, il a puisé ces fleuves de vie qui ont irrigué son évangile et qui irriguent toute l'Église, à travers cet évangile, l'évangile spirituel, celui du disciple bien-aimé, celui de l'ami intime de Jésus. Et ainsi, à travers Jean l'évangéliste c'est en contact direct avec Jésus que se trouve Polycarpe. Ce même Polycarpe a reçu de saint Ignace d'Antioche, un autre grand évêque et grand martyr de ces premiers siècles de l'Église, une lettre que nous possédons encore. Saint Ignace d'Antioche a été conduit de sa ville épiscopale jusqu'à Rome pour y subir le martyre et, tout au long de ce voyage, il a été sur son chemin, reçu par les Églises, et même celles qui ne se trouvaient pas sur son passage envoyaient qui un messager, qui un diacre, qui un délégué pour venir lui apporter le témoignage de la charité de ces Églises. Ignace d'Antioche répondait à ces Églises par des lettres qui nous sont parvenues et qui sont parmi les plus beaux joyaux de l'histoire de l'Église et de la littérature chrétienne. Et Ignace d'Antioche a écrit non seulement à l'Église de Smyrne, mais une deuxième lettre à l'évêque de Smyrne, à Polycarpe lui-même. Polycarpe a été le maître de saint Irénée, un des plus grands théologiens de l'Église primitive. Irénée viendra, de sa patrie d'Asie Mineure, pour devenir l'évêque de Lyon et être ainsi un des fondateurs de la foi dans les Gaules. A travers saint Irénée, c'est donc saint Polycarpe qui nous parle, et quand nous lisons les œuvres de saint Irénée, nous entendons l'écho de la doctrine même de Jésus relayée par l'évangéliste saint Jean, puis par Polycarpe et par saint Irénée lui-même. Et sur le siège de Lyon, Irénée est le successeur immédiat de saint Pothin qui fut martyrisé en même temps que sainte Blandine et les martyrs de Lyon.

Ainsi nous voyons comment la charité des Églises se répand d'homme en homme, de ville en ville et comment, entre Rome et Lyon, entre Lyon et Smyrne, entre Smyrne et Antioche, entre Antioche et Rome, entre Antioche et Jérusalem, c'est comme une immense toile, une trame de charité qui se tisse. Et, plus particulièrement encore, nous avons le document écrit par les disciples de Polycarpe au sujet de son martyre, quand cet évêque, ce vieillard de plus de quatre-vingts ans fut conduit au bûcher, puisque c'est par le feu qu'il a péri.

Dans ce martyre de Polycarpe, il est dit que la flamme qui s'élève autour du saint vieillard prend la forme d'une voûte qui est comme la voile d'un navire, gonflée par le vent de l'Esprit. Et, au milieu de cette flamme, le martyr ressemble non pas à une chair qui brûle, mais à un pain qui cuit ou à l'argent et l'or dans le feu du creuset. Cette flamme qui, en quelque sorte, protège le corps du martyr et lui fait donner tout son éclat, qui le transforme à l'image du corps du Christ donné en nourriture comme un pain cuit, qui emporte le corps de ce martyr sur un navire dont les voiles sont gonflées par le vent de l'Esprit nous manifeste à quel point le feu matériel est l'image de ce feu de l'amour, de ce feu de l'Esprit Saint qui embrase son cœur et qui, comme je le disais tout à l'heure, d'Église en Église, se répand dans toute l'Église universelle.

L'évangile que nous venons de lire prend une autre image pour nous dire la même chose : Jésus est le cep unique de la vigne et c'est à travers les sarments greffés sur ce cep, comme Jean l'évangéliste a été greffé sur le cœur de Jésus, qui, jour après jour pendant les années du ministère de Jésus sur les routes de Palestine, a bu cette doctrine, a bu cette tendresse de Jésus pour nous la communiquer. Ces sarments greffés sur le cep peuvent ensuite communiquer la sève à des sarments plus petits comme l'a été Polycarpe, comme l'a été Irénée qui peuvent, à leur tour, porter du fruit. Et c'est nous, chrétiens de la Gaule qui, à travers tous ces hommes de Dieu, avons été évangélisés, qui sommes ce fruit, ce fruit rempli de la sève de l'Esprit de l'amour de Dieu, de ce grand vent qui nous entraîne tous sur ce navire vers le Royaume.

Je crois que nous sommes là, par chance et par grâce, à un confluent de toute une série de relations qui ne sont pas seulement des relations humaines, qui sont des relations véritablement divines, dont Dieu est la source immédiate. Nous sommes au confluent de toutes ces relations qui ont tissé le tissu profond, la chair profonde de l'Église. Et si nous avons la foi aujourd'hui, si nous pouvons nous ressourcer à la lecture du martyre de Polycarpe, à la lecture des lettres de saint Ignace d'Antioche, à la lecture des ouvrages de saint Irénée, c'est parce que ces hommes-la, eux-mêmes greffes à travers saint Jean sur le Christ Jésus, ont été nourris de l'Esprit du Christ, nourris de l'amour, de la charité du Christ.

Alors, rendons grâces à Dieu parce que, non seulement ces hommes ont été nourris de cet amour, mais ils ont été consumés par cet amour car, toutes les personnes dont je vous parle sont mortes martyres. Tous nous ont apporté à travers leur vie et leur mort, cet amour dont nous vivons, cette foi dont nous vivons. Que nous soyons vraiment les héritiers de la foi, de la doctrine, de la splendeur de la pensée, de la profondeur de l'amour, les héritiers de la vie et de la mort de ces saints qui ont ensemencé l'Église et ensemencé nos cœurs.

 

AMEN