BERNADETTE, UNE ENFANT TOUTE SIMPLE
Pv 6, 20-23+ Pv 7,1-4 ; Mc 12, 13-17
Ste Bernadette de Lourdes - (18 février 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Sainte Bernadette
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e voudrais réfléchir quelques instants sur la figure de cette petite voyante car il y a des traits assez curieux dans les apparitions mariales de Lourdes, La Salette, Fatima, etc, des traits assez spécifiques et qui peuvent nous aider à comprendre certains particuliers de la relation entre le monde de la Résurrection autour du Christ et notre propre monde.
La première chose, c'est que, surtout au dix-neuvième siècle, ce sont toujours des enfants de douze ou quatorze ans, qui n'ont généralement aucune instruction, qui sont de milieu très simple et qui ont une foi extrêmement fruste. C'est d'autant plus intéressant qu'on est à l'époque où commence le culte de la science, du savoir, de l'instruction publique. Je dirais que Bernadette Soubirous est précisément l'anti-type de Jules Ferry. C'est, dans la mythologie du dix-neuvième siècle, les deux figures les plus opposées qu'on puisse imaginer. D'une part le salut du peuple par l'instruction, et de l'autre côté une sorte d'ignorance qui ne se pose pas de problème et qui est finalement assez heureuse comme cela. Je crois que cela fait un peu partie de l'humour de Marie de se manifester à ces enfants-là, alors que cela aurait beaucoup plus de prestige si les apparitions s'étaient adressées à un évêque ou même au Souverain Pontife. Je crois que, au dix-neuvième siècle, cela aurait été bien mieux accueilli et aurait eu beaucoup plus de succès. Mais cela fait partie de ces choses que Marie porte dans son cœur. Elle se souvient qu'elle-même était "l'humble servante" de Nazareth. Et après tout, elle aime beaucoup ces enfants-là, je crois que cela doit lui rappeler des souvenirs. C'est donc la première chose, cette espèce d'humilité très simple, sans problème.
La deuxième chose est aussi très significative. C'est que ces visionnaires, ces voyants n'ont rien de visionnaire, n'ont rien d'extatique Nous imaginerions facilement dans un premier moment, et c'est ce qui d'ailleurs provoque les concours de foules dans les apparitions, que les gens qui bénéficient de visions sont en contact avec un autre monde. Les idées qui nous viendraient le plus facilement à l'esprit, c'est que de même que certaines personnes ont un pouvoir extraordinaire pour faire tourner les tables, et par conséquent une sorte d'emprise et de contact particulier avec l'au-delà, les gens qui ont bénéficié de cette expérience extraordinaire devraient avoir les yeux un peu révulsés, un regard halluciné et perdu, etc ... Et ce qui frappait beaucoup les contemporains qui sont allés voir Bernadette, certains jours le défilé durait douze heures sans arrêt dans la maison, c'est que cette petite fille était très simple, très équilibrée et qu'elle avait une sorte de bon sens et d'humour extraordinaire Elle a toujours gardé les pieds sur la terre. Elle a toujours trouvé que le fait d'avoir cette manifestation spéciale de la vierge Marie ne l'a jamais déracinée profondément de son identité. Elle n'a pas changé. Et je crois que cela aussi est extraordinaire car cela nous apprend, en plein dix-neuvième siècle, que la religion n'est pas quelque chose de merveilleux, au-delà, mais au contraire quelque chose de familier, de très simple. Au fond la présence du Christ ressuscité ou de tous ceux qui sont dans le Christ cette présence secrète qui se révèle exceptionnellement au milieu de notre monde, c'est quelque chose de tout à fait ordinaire. Et d'une certaine manière, même si cela déplace les foules, même si on voulait y trouver du merveilleux ou du prodigieux, en réalité les premiers témoins, ceux-là même qui ont reçu la vision, ne sont pas du tout de cet avis-là. Bernadette continuait, avec cette espèce de tempérament un peu bougon, un peu grincheux de temps en temps, d'envoyer les gens à la porte s'ils lui déplaisaient, ou continuait à être espiègle quand elle était au collège des sœurs de Nevers. Un jour elle a volé des fraises dans le jardin, au grand scandale de la mère supérieure. Tant pis pour la mère supérieure, mais elle avait profondément tort de penser que le fait d'avoir vu la Sainte Vierge vous empêchait d'aimer les fraises. Bernadette avait bien raison de rester comme elle était.
La troisième chose, c'est que le fait d'avoir été bénéficiaire de cette vision a développé chez Bernadette, un sens très grand de la foi chrétienne, une générosité de cœur que la plupart du temps on imagine mal. Les apparitions ont été pour Bernadette plus désagréables qu'agréables dans leurs conséquences parce qu'en réalité, cette pauvre fille s'est trouvée tout à coup prise dans un personnage qui ne lui allait pas du tout. Ce qu'on voulait faire d'elle, cette espèce de vedette du religieux merveilleux contemporain, elle s'en fichait complètement et cela lui déplaisait plutôt.
En même temps que cela, parce qu'elle avait une vocation religieuse authentique, elle s'est trouvée confrontée à des chipies de supérieures religieuses insupportables, qui étaient complexées devant cette pauvre fille et qui lui ont fait voir les pires. Son séjour au couvent de Nevers a été extrêmement désagréable. La supérieure n'avait pas l'envergure voulue et je crois que Bernadette a énormément souffert. Or, à travers tout cela, elle a gardé beaucoup de grandeur d'âme, de force, de finesse et de délicatesse. Et cela c'est très grand, c'est un des témoignages les plus manifestes de sa sainteté.
Je crois qu'il y a un petit indice qui ne trompe pas. Lorsqu'il a fallu sculpter la mémorable Vierge de Lourdes qui a donné tant de sous-produits aussi fâcheux, en plastique, en plâtre, etc… on a fait venir Bernadette et on lui a présenté des modèles. On a commencé, évidemment, par les mannequins de l'époque dont on avait tracé des croquis. Bernadette a repoussé cela très négligemment en disant que cela n'avait rien à voir. On lui a ensuite amené un certain nombre de reproductions du style classique, renaissance ou médiéval, des visages assez beaux et là aussi, elle a décrété que cela n'avait rien à voir. Finalement le seul dessin sur lequel elle se soit arrêtée, et je trouve cela assez étonnant, c'est une icône de la Vierge qui malheureusement n'était pas l'original, car je pense que cela l'aurait frappée davantage, mais une reproduction au trait d'une icône de la Vierge du sixième siècle qui est conservée dans un couvent romain et qui est, semble-t-il d'origine syrienne. Là, elle est restée véritablement stupéfaite, arrêtée devant cette mauvaise gravure et elle a dit : "Là il y a quelque chose". Je trouve précisément que, au moment de l'épanouissement du mauvais goût en matière d'art religieux, et Dieu sait que Lourdes aujourd'hui en est l'illustration la plus convaincante et la plus désolante, il est extraordinaire que cette petite fille totalement inculte, qui n'avait aucune notion de l'histoire de l'art, ait su détecter, avec une finesse très grande, ce qui était véritablement quelque chose de beau et de grand artistiquement, et a même su détecter quelque chose du visage de Celle qu'elle avait contemplée. Je trouve que cela fait partie de la grandeur de la profondeur et de la beauté de cette humanité qui s'était ainsi épanouie sous le regard de Marie.
Durant cette Messe, nous prierons le Seigneur par l'intercession de Bernadette, de nous donner à la fois cette espèce d'humour, de très grande simplicité, de très grande richesse et profondeur humaine, de très grande douceur, telles que Bernadette a su les découvrir et mettre en œuvre parce que c'étaient les talents que Dieu lui avait donnés, et que nous gardions cette même simplicité, cette même profondeur et ce même attachement au Seigneur et à sa mère pour que nous puissions très simplement mais en toute vérité en témoigner au cœur de ce monde qui en a tellement besoin.
AMEN