UNE AMITIÉ RAYONNANTE

Ba 5, 1-9 ; Mt 21, 23-32

Ste Jeanne Françoise de Chantal - (12 décembre 1992)

Samedi de la deuxième semaine d'Avent – A

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J

e profite de la mémoire de sainte Jeanne Fran­çoise de Chantal pour évoquer à travers elle et avec son "ami" saint François de Sales, la qua­lité d'une amitié spirituelle dans l'Église.

C'était une belle et grande femme, "d'un port généreux et majestueux. Sa face rayonnait de grâce et d'une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse. Son humeur vive et gaie, son esprit clair et net, son jugement solide. Il n'y avait rien en elle de changeant ou de léger. Bref, elle était telle qu'on la surnommait "la dame parfaite", comme on dit en ces jours, "une belle femme". Elle était mariée au baron Christophe de Chantal réputé pour être fervent de lames d'épées. Il avait à son compte une vingtaine de duels. Même si on assure dans les biographies qu'il était fort doux, même s'il se contentait de désabuser les adversaires par un coup d'épée sans jamais les tuer, il était actif et vigoureux. En tout cas ils se sont beaucoup aimés. Françoise de Chantal fut une bonne épouse et a aimé tendrement son époux qui, hélas, l'a quittée rapidement.

Un jour, à Dijon, l'évêque de Genève est ap­pelé pour prêcher le Carême, appelé par Monseigneur de Frémiot pour des questions de disputes de curés. Il distingue dans l'assemblée cette belle femme qui est d'ailleurs la sœur de l'évêque de Dijon. Peu de temps après, après un dîner où il la revit, il lui écrit ce petit mot : "Dieu, ce me semble, m'a donné à vous, je m'en assure toutes les heures plus fort. C'est tout ce que je puis dire. Recommandez-moi à votre bon ange." C'est ce qu'on appelle en termes modernes "un coup de foudre". Effectivement il a reconnu en elle celle qui pouvait non seulement recevoir son amitié mais aussi celle qui pouvait conduire plus loin et l'évêque et le fondateur d'ordre.

Saint François de Sales est un homme extrê­mement affectif. Dans l'Introduction à la vie dévote qu'il écrivit plus tard il dit cette chose magnifique sur l'amitié : "Aimez chacun d'un grand amour charita­ble, mais n'ayez d'amitié qu'avec ceux qui peuvent communiquer avec vous de choses vertueuses. Et plus les vertus que vous mettrez à votre commerce seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Si votre mutuelle et réciproque communication se fait de la charité, de la dévotion, de la perfection chrétienne, que votre amitié sera précieuse. Elle sera excellente parce qu'elle vient de Dieu, excellente parce qu'elle tend à Dieu, excellente parce que son bien c'est Dieu, excellente parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh qu'il fait bon aimer en terre comme on aime en ciel, apprendre, dès maintenant, à s'entre chérir en ce monde comme nous le ferons éternellement dans l'autre. Je parle de l'amitié spirituelle par laquelle deux ou trois ou plusieurs âmes se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles et se ren­dent un seul esprit entre elles."

Un peu plus tard, François de Sales confessait à cette mère de Chantal qu'il était très affectif. "J'aime cette pauvre fille d'un cœur parfait. Il n'y a plus d'âme au monde qui chérisse plus cordialement, plus ten­drement et pour le dire tout à la bonne foi, plus amoureusement que moi, car il a plu à Dieu de faire mon cœur ainsi. Mais néanmoins j'aime les âmes in­dépendantes, vigoureuses et qui ne sont pas femelles car cette si grande tendreté brûle le cœur, l'inquiète et le distrait de l'oraison amoureuse envers Dieu, empê­che l'entière résignation et la parfaite mort de l'amour-propre. Comment se peut-il faire que je sente ces choses, moi qui suis le plus affectif du monde comme vous le savez ? En vérité je les sens pourtant, mais c'est merveille comme j'accommode tout cela ensemble, car il m'est avis que je n'aime rien du tout que Dieu et toutes les âmes pour Dieu."

Ces quelques extraits nous permettent de dé­couvrir le cœur d'un évêque, le cœur tendre d'un évê­que, le cœur d'un homme aussi, un homme qui aimait et Dieu et les âmes qui aiment Dieu, et ce qu'il appe­lait dans son Introduction à la vie dévote "l'amour pur". A l'époque où elle rencontra saint François de Sales, Jeanne de Chantal était un peu coincée par son précédent directeur qui lui avait fait faire quatre vœux. "Premier vœu, obéissance totale, second vœu, qu'elle ne change jamais de directeur, troisième vœu, garder le secret total de tout ce qu'il lui dirait, qua­trième vœu, ne parler de son intérieur qu'avec lui." C'est une femme droite, même un peu scrupuleuse parfois et quand elle rencontre François de Sales, elle s'ouvre à lui de ce problème et il lui répond cette chose encore plus délicate : "Usez de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de votre esprit. Me voilà tout vôtre et ne pensez plus sous quelle qualité et à quel degré je le suis. Obéissez à votre premier conducteur filialement et librement et servez-vous de moi charitablement et franchement. Gardez-vous des empressements, des mélancolies et des scrupules. Vous ne voudriez pour rien au monde offenser Dieu C'est bien assez pour vivre joyeuse."

Que ces quelques mots d'amour si proches du cœur de Dieu, par cet homme qui terminait ses lettres en disant : "Que Dieu soit votre cœur !" nous per­mettent comme il le prescrivait d'ailleurs à sainte Jeanne Françoise de Chantal, de "tout faire par amour et rien par force et plus aimer l'obéissance que crain­dre la désobéissance."

 

AMEN