LE MYSTÈRE DE L'INNOCENCE

Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Massacre des Innocents (Brinay)

F

rères et sœurs, comme je vous le disais au début de la messe, c'est un peu un paradoxe. Dans la tradition de la Bible, le salut ou les annonces de salut sont toujours d'une manière ou d'une autre, encadrées ou mises en rapport avec la mort, la souffrance et souvent la mort et la souffrance innocentes. C'est déjà le cas dans l'histoire de l'Exode, où le pharaon est un tyran qui fait souffrir Israël, mais au moment même où Israël quitte le pays et trouve la liberté, ce sont les aînés de l'Égypte qui meurent. On retrouverait cela également dans l'histoire de Jephté où le général après sa victoire qui a sauvé Israël rentre au pays, et se voit contraint en vertu d'une promesse d'immoler sa fille. C'est comme cela souvent dans l'histoire la plus courante de nos vies. On voit que le bonheur des uns fait le malheur des autres, c'est un proverbe et hélas, c'est souvent quelque chose de terrible de voir se côtoyer dans notre vie la souffrance et le bonheur ou le salut et l'annonce d'une joie nouvelle. Rien n'est parfait en ce bas monde.

Evidemment, le cas de la mort des enfants innocents a été éminemment perçu comme tel puisque alors que Matthieu ne les nomme pas "innocents", c'est le titre spécifique qu'on a voulu donner à cette fête. Dans l'Église ancienne, on n'avait pas les restrictions actuelles qui consistent à dire que les saints ne peuvent être saints qu'à partir de la Pâque du Christ. Saint Augustin fêtait encore les martyrs des livres des Maccabées, c'était une fête reconnue par l'Église. Les saints innocents sont évidemment morts avant la Pâque du Christ et on a par bonheur, au moins maintenu la fête des innocents. Mais ce couperet radical a valu par exemple à tous les saints de l'Ancien Testament de ne plus être fêtés dans le calendrier liturgique de l'Église latine, ce qui est regrettable. Qu'on ne puisse pas avoir une fête de saint Abraham, de saint David, des saints grands prophètes comme Isaïe ou Jérémie, c'est évidemment quelque chose d'extrêmement dommage.

La fête des saints innocents nous ramène sur un terrain qui est sans doute un des plus difficile à comprendre du mystère du salut : pourquoi le salut génère-t-il presque automatiquement qu'au moment même où il y a la joie de la naissance, il y ait la souffrance de ces enfants de Bethléem qui sont livrés à la fureur d'Hérode, uniquement parce qu'il a eu des renseignements soi-disant suspects et dangereux pour son trône à travers les rois mages.

Cela demanderait pas mal d'explications, mais brièvement, voilà de quoi il s'agit. Pour nous, chrétiens, le salut est un salut qui nous arrache au mal et au péché. Par conséquent dans la figure qu'il a prise dans la mort et la résurrection de Jésus, à travers sa naissance, à travers sa vie parmi nous, le salut a pris une figure tragique, celle d'un innocent qui a versé son sang pour nous. C'est pour cela que dans la tradition chrétienne on a souvent souligné que la réalité du salut n'est pas unilatéralement la joie de Pâques, mais elle est indissociablement la souffrance du Vendredi Saint et la joie de la Résurrection. Dans la figure du Christ, se sont accomplies les deux choses, l'horreur et le tragique de sa mort innocente, et la beauté et la splendeur de sa Résurrection. Dans la mort, il y a eu quelque chose de fondamentalement innocent pour la mort du Christ, car comme le dit l'apôtre : "Celui qui était sans péché, Dieu l'a fait péché pour nous".

Je crois que cela signifie que dans nos morts il y a ce double aspect. Il y a l'aspect du salut, le fait que nous recevions la plénitude de la vie avec Dieu, et il y a aussi l'aspect de la mort et cette mort reflète aussi quelque chose de l'innocence du Christ qui a souffert pour nous. C'est peut-être une des choses à laquelle nous ne faisons pas assez attention. Quand nous voyons un malade souffrir sur un lit d'hôpital, quand nous voyons quelqu'un se battre dans l'agonie face à la mort, nous savons que d'une manière ou d'une autre, il reste aussi quelque chose d'innocent chez cette personne. Le mystère des innocents c'est cela. Jusque dans le fait de recevoir comme le dit l'apôtre Paul, le salaire du péché qui est la mort, il y a quelque chose dans la créature humaine qui reste inentamé. La créature humaine n'est pas totalement pécheresse, elle reste créature de Dieu.

Quand quelqu'un meurt, c'est sûr que tous, nous sommes sous le poids du péché, comme le dit saint Paul dans l'épître aux Romains à longueur de page, puisque nous sommes sous le poids du péché, nous sommes sous le joug de la mort, etc … mais ce qu'il faut dire aussi, c'est que comme créature de Dieu il y a quelque chose de terrible de voir une créature de Dieu souffrir la mort parce que précisément elle est créature de Dieu. C'est son innocence. C'est aussi cela que nous fêtons chez les innocents et la référence est à celle des enfants. L'enfant est celui qui n'a pas encore pu prononcer l'orientation de sa liberté contre la volonté de Dieu et n'a pas encore pu commettre de péché personnel. C'est pour souligner que dans l'être même de sa création, tous les hommes, y compris les enfants, portent en eux mystérieusement, quelque chose de l'innocence du Christ mort pour nos péchés.

Cela peut paraître difficile à concevoir, la mort n'est pas uniquement la contrepartie du péché. La mort est aussi quelque chose qui atteint la réalité même de notre être créé et aimé par Dieu, cette mort touche toujours en nous aussi, même si nous sommes de grands criminels, une partie de ce qui en nous est resté innocent. L'innocence n'est pas tout blanc tout noir, l'innocence même chez un certain nombre de grands criminels, reste présente. A cause de ce fond d'innocence, il peut y avoir à un moment ou l'autre, conversion et accueil du salut.

C'est vrai que c'est un peu difficile à gérer il n'y a pas de curseur pour mesurer le degré d'innocence, de culpabilité, de péché, c'est pour cela que la justice humaine n'est jamais parfaite, mais je crois qu'il existe au moins à une chose c'est que quand il y a mort, quand il y a souffrance, quand il y a mort injuste, quand il y a crime, je crois que Dieu se penche sur la victime en reconnaissant et en venant prendre d'abord cette dimension de l'innocence dans la victime pour à partir de là, reconstruire le visage d'éternité et de résurrection. S'il y a dans le moment même de Noël ce drame affreux de la mort d'enfants organisé par un tyran un peu fou, c'est pour nous montrer que cette innocence sera ce sur quoi Dieu misera pour accomplir en nous-même comme image du Christ mort et ressuscité pour configurer notre être à ce mystère de l'innocence du Christ, et c'est précisément dans l'être créé que nous sommes, que Dieu est capable de nous faire voir en lui ce mystère d'innocence.

 

AMEN