JÉSUS, LE NOUVEAU MOÏSE
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Massacre des Innocents
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rères et sœurs, j'espère que Dieu va me pardonner, mais aujourd'hui, j'ai lu un tout petit peu plus de l'évangile que ce qui était fixé par le calendrier. Je vais vous expliquer pourquoi, parce que cela permet de mieux comprendre ce texte et surtout cet épisode. La plupart du temps, cet épisode du massacre des Innocents nous paraît absolument incompréhensible. Cet Edomite qui est le grand Hérode, qui est sur la fin de son règne, qui est un vieux fou, c'est un homme qui a eu un passé militaire et politique absolument prestigieux, mais à cette époque-là, il est quasiment gâteux. On comprend qu'il ait pu organiser un massacre, pour une raison quelconque, cela n'a rien de surprenant. Nous n'avons pas d'attestation autre que l'évangile de Matthieu uniquement, mais c'est vrai que cela rentre un peu dans le personnage.
Ce n'est pas la fine pointe de cet évangile. Vous savez que Matthieu a pris soin tout au long de son évangile de mettre en parallèle Jésus et Moïse. Jésus est le nouveau Moïse. Or, que voyons-nous ? L'enfance de Jésus est pratiquement la même que l'enfance et la jeunesse de Moïse. Même contexte : dans l'Exode, les enfants mâles sont tués à la naissance sur ordre du pharaon. Ici, les enfants de Bethléem vont être tués sur ordre du roi Hérode.
Moïse échappe grâce au stratagème de sa mère qui le met dans une petite corbeille et qui le fait éduquer à la cour de pharaon. Mais, tout se passe comme si la persécution le poursuivait, puisqu'un jour, il est menacé par les égyptiens après avoir commis lui-même un acte criminel, et donc, il doit partir et quitter l'Égypte pour se rendre au désert. Ici Jésus, sur l'ordre de l'ange du Seigneur donné à Joseph, doit quitter le pays où il est né pour partir en Égypte. Nous sommes dans les deux cas en situation d'exode.
Troisième épisode, le plus étonnant c'est que lorsque Moïse est au désert et que Dieu le rencontre, à la fin de l'entretien qu'il a avec lui, il lui dit ceci : "Va retourne en Égypte, car ils sont morts tous ceux qui cherchaient à te faire périr". On lit dans le petit supplément de l'évangile que je vous ai lu tout à l'heure la citation absolument textuelle : "Mets-toi en route pour la terre d'Israël, car il sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l'Enfant". La structure du récit, la manière dont il est raconté maintenant dans l'évangile de saint Matthieu, c'est le parallélisme strict entre Moïse et Jésus. Tous deux naissent dans un contexte de menace, de violence et de persécution collective. Tous deux échappent miraculeusement à cette menace de mort, et tous deux reçoivent, l'un directement, l'autre par son père Joseph, l'injonction de retourner dans leur pays d'où ils venaient. Dans les deux cas c'est la même structure : naissance dans un endroit, partis ailleurs, revenus au pays. Pour Moïse : Égypte, désert, Égypte, pour Jésus, Bethléem terre de Juda, Égypte, et retour au pays de la Terre Sainte.
Cela veut donc dire que Jésus quand il naît, est dès le début un nouveau Moïse, c'est-à-dire celui qui va apporter une révélation aussi importante sinon plus que celle de Moïse, et il vit exactement la même condition, une condition d'exode, une condition d'arrachement de la condition à laquelle normalement l'un et l'autre Moïse comme Jésus, auraient dû vivre, être éduqués et grandir. L'un comme l'autre vivent et survivent miraculeusement au milieu d'un déchaînement de violence, le massacre des premiers-nés par pharaons et le massacre des enfants de Bethléem par le roi Hérode. On se trouve devant exactement le même schéma.
Le problème n'est pas uniquement un problème moral. Le problème consiste à montrer comment surgit par le dessein de Dieu, le salut. Le salut surgit parce que Dieu voit la misère de son peuple, comme on le dit au début du livre de l'Exode, et à Bethléem si le Fils s'est incarné c'est parce que Dieu a vu encore une fois la misère de son peuple, et cette misère s'incarne dans le déchaînement de la violence sur les plus innocents, les enfants. Malgré cela, malgré le déchaînement de la mort et de la violence, Dieu arrive à faire que soit suscité un prophète comme Moïse, son Fils, au milieu de son peuple pour que le salut puisse effectivement s'accomplir et se réaliser.
Pour l'auteur de l'Exode comme pour Matthieu, qui sur ce point précis développe exactement la même théologie, il ne faut se faire aucune illusion sur l'histoire de ce monde et de notre société. Le salut, l'œuvre de Dieu, naît toujours dans les circonstances les plus désarmantes et les plus paradoxales. Moïse est seul à échapper à ce massacre, Jésus est seul à échapper au massacre de Bethléem. Dans les deux cas, c'est par un seul qui échappe au massacre. S'il échappe, ce n'est pas parce qu'il est objet de privilèges, c'est parce qu'il reçoit la mission d'être selon ce que Dieu veut, le messager du salut, le messager d'une vie nouvelle par-delà la mort.
Ce qu'on voit ici se dessiner dans cet épisode des saints innocents, ce n'est pas simplement une sorte de réflexion attristée sur le malheur des innocents, ce qui de toute façon est bien lamentable, mais c'est véritablement le fait qu'il ne faut pas se faire d'illusion sur la manière dont le salut peut surgir dans le monde. Le salut ne surgit pas comme ça, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, mais le salut surgit au milieu de circonstances les plus dramatiques, c'est-à-dire au milieu même de la mort.
Ce récit des saints innocents, comme déjà celui de Moïse, c'est une méditation sur le problème de la résurrection. Pas de résurrection qui ne s'inscrive sur le fond dramatique de la mort et de la mort de l'humanité. C'est pour cela qu'il y a toujours l'opposition entre une mort collective et un individu qui devient le sauveur de cette humanité. Que ce soit aujourd'hui pour nous l'occasion de réfléchir sur le fait que chacun d'entre nous vit un peu la même chose. Qu'on le veuille ou non, il suffit de voir les malheurs qui nous accablent, qui s'accumulent et auxquels on a l'impression de ne pas pouvoir échapper, c'est la situation concrète dans laquelle nous vivons. Nous vivons dans un monde qui est fondamentalement marqué par la mort. Et au milieu de cela, nous avons à être les témoins et les messagers pour l'Église, comme le Christ, de la possibilité d'une résurrection pour tout homme.
AMEN