LA MORT DES INNOCENTS
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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rères et sœurs, dans cette célébration d'aujourd'hui des saints Innocents, il faut bien reconnaître que notre intelligence semble être comme paralysée face au fait que nous nous sentons affectés par ce mystère sur lequel nous n'arrivons pas à mettre de mots, d'explications, de théories, sur ce qui semble le scandale des scandales des saints Innocents. C'est déjà scandaleux qu'un innocent paie pour les autres, qu'il soit puni comme s'il était coupable, mais le scandale des scandales, c'est quand cet innocent est un enfant. Non seulement parce qu'il n'a rien fait, mais parce que pour nous l'enfant est cette promesse d'avenir, cette ouverture vers l'avenir, le fait que l'histoire n'est pas close mais qu'elle s'écrit à travers la naissance de chaque enfant dans notre monde.
Pourtant aujourd'hui j'aurais voulu avec méditer sur cette fête à travers un autre personnage. Hilaire de Poitiers a écrit un commentaire sur l'évangile de Matthieu dans lequel il parle des saints Innocents. Il cite le prophète Jérémie qui parle des lamentations à Rama. Voilà ce que dit Hilaire de Poitiers. "Ce n'est pas sa voix ni ses pleurs qu'on entend car Rachel n'a pas eu la douleur de perdre des fils, mais c'est celle de l'Église longtemps stérile et aujourd'hui féconde. C'est elle qu'on entend pleurer sur ses fils, non qu'elle souffrit de ce qu'ils étaient tués, mais parce qu'ils devaient de l'être à ceux qu'elle aurait voulu garder pour ses fils premiers-nés. De ce fait, elle n'a pas voulu être consolée dans sa souffrance, car il est faux que ne fussent plus ceux qui passaient pour morts. Par la gloire du martyre en effet, ils s'élevaient jusqu'au gain de l'éternité. Or la consolation aurait dû être prodiguée comme un bien perdu et non pas accru". C'est un texte qui peut nous choquer, car Hilaire a l'air de dire que l'Église n'a pas à pleurer surtout ceux qu'on appelle les saints Innocents, parce qu'ils sont au paradis, ils sont auprès de Dieu dans le Royaume. Mais ce que dit Hilaire, c'est que l'Église doit plutôt pleurer sur les bourreaux, ceux qui en tuant ces sains Innocents, se sont mis comme à l'écart de l'Église, à l'extérieur de Dieu et de son plan de salut. Ce qu'il dit est important. Pourquoi? Non pas parce qu'il s'agit d'éluder le mystère de la mort de ces saints Innocents, mais plutôt parce que nous avons à réfléchir sur l'identité des bourreaux et comment nous-mêmes cela peut nous arriver d'être bourreaux sans aller jusqu'à tuer physiquement quelqu'un. Cet épisode des saints Innocents et des bourreaux est comme un miroir qui nous renvoie dans les saintes Écritures avec l'épisode de Moïse, des mâles premiers-nés d'Israël et le pharaon, et comme à l'autre bout de l'histoire sainte, les saints Innocents, sont un miroir dans lequel nous voyons déjà l'Innocent par excellence, le Christ crucifié sur la croix.
En fait, c'est l'innocence qui est considérée comme insupportable aux yeux du bourreau. Qu'est-ce que le bourreau ? Qu'est-ce que Hérode ? C'est celui qui ne veut pas partager. Les saints Innocents, c'est l'antithèse de Noël. Pas uniquement parce que Noël c'est la naissance des enfants et que les saints Innocents, c'est la mort des autres enfants. C'est l'antithèse pourquoi ? Parce que quand nous fêtons Noël, nous fêtons le désir de Dieu de partager sa royauté avec chacun d'entre nous. Et quand nous célébrons les sains Innocents, nous célébrons le mystère d'un roi, Hérode, qui ne veut pas partager sa royauté avec aucun de ses sujets. Il est donc question de jalousie, de peur qui étreint le cœur de cet homme, qui croit que celui qui va naître et être roi va prendre sa place. Quand on veut motiver un bourreau, quand on veut motiver un quelconque palestinien payé à la solde d'autres factions à Sabra et Chatillah dans les années quatre-vingt pour tuer des femmes et des enfants, que dit-on aux bourreaux ? Cet enfant, un jour, il aura une Kalachnikov, et si tu ne le tues pas maintenant, c'est lui qui te tueras. Hérode fonctionne exactement sur ce modèle. C'est le principe de précaution poussé à l'extrême : si je ne veux pas être tué, si je ne veux pas partager ce que je suis ou ce que j'ai, le meilleur moyen, c'est de faire le vide comme cela je serai le seul maître du pouvoir.
C'est ce que fait Hérode. Il faut bien avouer frères et sœurs, qu'assez régulièrement, avec nos petits péchés, nos fautes, avec l'égoïsme qui reste tapi dans notre cœur, il nous arrive très souvent de vouloir faire le vide autour de nous, en espérant ainsi demeurer maîtres de notre royauté, de notre force ou de notre vie. Et c'est là l'humour de Dieu. Jésus va au cœur de l'Égypte, il y survit et Hérode lui, meurt et Jésus revient. Ce que Hilaire de Poitiers veut nous dire quand il parle des bourreaux, il nous parle des ces gens qui ne veulent pas comme Hérode, partager leur royauté et se sont comme exclus du peuple de Dieu et de l'Église.
Frères et sœurs, on représente souvent Jésus enveloppé de bandelettes. Nous avons tous en mémoire cet épisode de Lazare sortant du tombeau, entouré de ses bandelettes. Le bourreau, c'est celui qui veut plonger l'innocent dans la même violence. C'est celui qui veut attirer à lui dans sa violence, l'innocent pour pouvoir lui dire : tu vois, tu crois que tu es innocent, tu es exactement comme moi et tu eux un jour devenir un bourreau. Nous avons là comme en figure ce qui se passe sur la croix : les bourreaux clouent le Christ sur la croix pour lui dire que lui aussi à un moment donné Il deviendra comme eux et qu'il ne pourra pas s'empêcher d'insulter Dieu et de se mettre en-dehors du plan de salut et du peuple. Et ce qui est extraordinaire, dans l'innocence du Christ, c'est qu'à aucun moment Il ne va vouloir quitter cette communion avec le Père, avec l'économie divine. Il va être celui qui lié par les bandelettes des bourreaux, en va à aucun moment accepter de rentrer dans leur jeu.
Frères et sœurs, que cette fête des saints Innocents soit pour nous l'occasion de méditer sur notre propre place dans l'économie de Dieu, dans l'œuvre de salut du Seigneur et que nous puissions, même si nous ne sommes pas aussi innocents que le Christ ou que les saints Innocents, que nous puissions chacun à notre propre mesure, refuser de rentrer dans le plan des bourreaux pour rester au cœur même de l'Église, au cœur même du Salut de Dieu.
AMEN