L'AFFIRMATION DE LA ROYAUTÉ MESSIANIQUE DU CHRIST

Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

our comprendre l'intention profonde de ce récit, la mort des innocents de Bethléem, c'est vrai que nous sommes parfois un peu embarrassés. On se réfugie comme on l'a entendu hier soir dans la lecture, sur une théologie du martyre, ce n'est pas faux, mais jusqu'à nouvel ordre quand même le martyre exige au moins qu'il y ait la confession de la foi, ce qui n'est pas tout à fait le cas des enfants de Bethléem, ou bien on se réfugie sur les malheurs de l'innocence dans le monde. Tous ces problèmes sont vrais, mais est-ce vraiment cela que saint Matthieu avait dans la tête lorsqu'il nous a fait le récit des saints innocents. Pour mieux le comprendre, il faut situer le récit des saints innocents dans l'ensemble de ce qu'on appelle l'évangile de l'enfance de saint Matthieu.

Ce qui saute aux yeux, l'évangile de l'enfance de saint Matthieu a une tonalité tout à fait différente de l'évangile de l'enfance de saint Luc. De ce point de vue-là, saint Luc est un peu féministe. Les grandes figures de l'évangile de l'enfance chez Luc c'est la vierge Marie, l'Annonciation, c'est Élisabeth et les hommes sont quand même un peu de côté parce que le pauvre Zacharie ne tient pas la route puisqu'il doute, quant à Joseph on en parle à peine dans l'évangile de l'enfance de Luc.

En revanche, dans Matthieu, le problème est inverse. C'est un évangile qui veut défendre le caractère masculin du Salut. Pourquoi ? Parce que le Messie est un roi. Ce qu'il s'agit de montrer d'abord du point de vue théologique, du point de vue mystère, c'est que Jésus est bien le roi Messie. Par conséquent, la construction du récit, et vous pouvez le relire et profiter de ce temps de Noël pour relire les deux premiers chapitres de saint Matthieu, c'est très frappant, La construction de l'évangile de saint Matthieu est fixée autour de la personnalité royale du Fils. Or, pour que le Fils soit roi, Messie, il y a un certain nombre de conditions. La première, c'est l'ascendance généalogique. C'est pour cela que l'évangile de Matthieu commence ainsi : "Livre de la genèse de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham". Même David qui pourtant est postérieur, est cité avant Abraham parce que ce qui compte c'est que Jésus soit roi Messie de la lignée de David. La généalogie continue : "Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie de laquelle naquit Jésus que l'on appelle le Christ". On assure d'abord l'authenticité de la généalogie de Jésus comme Messie. Son père est le transmetteur de la messianité. C'est ce qui est confirmé ensuite, il n'y a pas d'Annonciation dans Matthieu, mais il y a une Annonciation à Joseph. Que fait-il dans cette Annonciation ? Il reçoit comme Marie la visite de l'ange c'est pour confirmer qu'il doit prendre Marie comme épouse, et par conséquent, il doit prendre Jésus chez lui avec la Mère, pour lui transmettre la messianité. C'est la messianité royale qui est confiée à Jésus par l'acte même de l'adoption de Marie dans la maison de Joseph : comme un roi épouse une reine et que ses enfants sont rois, ici Joseph prend chez lui Marie son épouse, et il transmet ainsi l'authenticité de la lignée royale pour Jésus.

Ensuite évidemment, Jésus naît, et a lieu la visite des mages. Ici aussi, c'est l'identité royale de Jésus, puisque les mages viennent de l'extérieur, sans doute pas rois au sens formel du terme, on en a fait des rois mais ce ne sont que des hommes qui tiennent en leurs mains la sagesse des nations, symbolisée par la quête de l'étoile et ils viennent reconnaître comme membre des nations la royauté du Christ, ils lui offrent les cadeaux royaux, l'or, l'encens et la myrrhe.

A ce moment-là s'insère l'épisode du massacre des enfants de Bethléem, car les mages ayant soulevé la question de la royauté du Messie, cela ne peut que susciter que l'envie, la méfiance et la cruauté de celui qui n'est qu'un usurpateur, Hérode. Le massacre des innocents montre qu'à partir du moment où Jésus a reçu la plénitude de la royauté Davidique, Il est inatteignable. C'est cela le sens du récit des innocents, parce qu'Hérode a beau se déchaîner pour essayer d'atteindre cette royauté, mais cette royauté est garantie par la promesse divine du Salut et par conséquent, quand Hérode essaie d'exercer son pseudo pouvoir royal, il frappe à côté. Il tue les enfants de Bethléem, mais l'authentique roi Messie ne peut pas être atteint. Et cela continue, puisque après quand il part en Égypte, Il est apparemment perdu dans les nations, et cependant, Il garde cette identité royale là même où le peuple avait failli perdre son identité de peuple d'Israël appelé par Dieu. Là, le Christ Jésus reste véritablement roi même en terre étrangère, c'est une royauté qui est souveraine sur le monde entier, et ensuite, Il reviendra à Nazareth pour grandir et se préparer à l'exercice de sa royauté.

Comme vous le voyez, c'est un peu frustrant parce que ce n'est pas exactement le sens même de ce que nous imaginerions, quelque chose de beaucoup plus pathétique, mais je crois que dans l'intention de saint Matthieu, il ne faut pas perdre de vue cette proclamation et cette affirmation de la royauté de Jésus qui est manifestée, signifiée et proclamée par tous les événements de l'enfance. Dès le premier moment de son existence, Il porte en lui la plénitude de la royauté davidique et c'est cela que l'évangéliste Matthieu veut nous faire découvrir et donc, c'est le message de l'Incarnation vu sous un autre jour, c'est ce qu'on chante au début de chaque Vigiles : "Venez adorons-le". C'est le début de l'évangile de saint Matthieu, c'est ainsi que le roi héritier de David est né pour nous, venez, adorons-le.

Que cette relecture de l'évangile de Matthieu nous aide à recentrer notre regard sur le mystère du Christ dans sa royauté, non seulement sur Israël, non seulement sur les faux rois des nations qui le cherchent, mais sur le monde entier, parce que c'est a cause de ce pouvoir royal qu'Il pourra ensuite véritablement établir sa royauté, même si c'est par un moyen très paradoxal, qui est celui de la mort et de Résurrection, mais c'est cette royauté qu'Il portait depuis le départ.

 

AMEN