LA MORT, PASSAGE OBLIGÉ VERS LA VIE
Gn 50, 22-26
(28 décembre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Brioude : Le Christ noir
|
E |
t Joseph fit prêter ce serment aux fils d’Israël : quand Dieu vous visitera, vous emporterez d’ici mes ossements ».
Frères et sœurs, les rapports entre l’Égypte et la Terre sainte, sont des rapports de pompes funèbres. En effet, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans l’histoire de Joseph, ce ne sont que des occasions de mort qui motivent des déplacements dans un sens ou dans l’autre. Pourquoi Joseph part-il en Égypte ? c’est parce qu’il est tenu pour mort. Il a été "tué" par ses frères, et jeté dans la fosse, donc mort, récupéré par les marchands, et c’est en Égypte, où il est vendu comme esclave c’est-à-dire dans un état d’infériorité, en tout cas, il est vendu pour presque rien, que là, va commencer son ascension.
Pourquoi les frères de Joseph vont-ils en Égypte ? C’est parce que la mort menace, il y a la famine en Palestine. Donc, on va partir en Égypte. Pourquoi sont-ils obligés de revenir à un certain moment ? C’est parce que Joseph menace de mort Benjamin, qui par, un stratagème, est parti avec la coupe du grand vizir de pharaon. Donc, c’est encore une histoire de mort qui fait que les frères sont obligés de revenir, qu’à ce moment-là se dévoile le stratagème et qu’ils commencent à renaître.
Enfin, au moment où Jacob meurt, Joseph demande explicitement la permission à Pharaon, comme il dirige toutes les affaires du pays il faut qu’il demande l’autorisation à Pharaon d’aller enterrer son père. Il repart donc avec les ossements de son père Jacob, en Palestine, pour enterrer Jacob.
Et ici, au moment où Joseph va mourir, il ne demande qu’une chose, et c’est le dernier mot de la Genèse : il faut ramener mes ossements en terre promise aux Pères. C’est d’ailleurs ce que s’empressera de faire Moïse, au chapitre treizième de l’Exode on lit ceci : "Moïse emporta les ossements de Joseph avec lui, car celui-ci avait adjuré les israélites en disant, oui, Dieu vous visitera et alors, vous emporterez d’ici mes ossements avec vous". C’est le moment le plus suspens de tout le récit des origines, quand ils partent avec les ossements, ils vont entrer dans la mort, en passant à travers la mer Rouge.
Autrement dit, la frontière entre la terre d’Égypte et la terre donnée aux Pères, la vraie frontière, c’est la mort. Ce n’est pas simplement une frontière physique, c’est le fait que ces gens sont sans cesse en train de chevaucher les deux mondes à cause de leur mort à cause de la mort de leur père, de leurs frères, de leurs ancêtres. Tout le récit qui articule Genèse et Exode, Égypte et Terre Promise, c’est un problème de mort. C’est assez intéressant parce qu’en Égypte, cela a une valeur un peu ambivalente, parce que à la fois en Égypte on y meurt, mais en même temps, on y trouve les moyens de se relever, parce que Dieu (je pense que c’est cela le fond de l’affaire), qui a promis la descendance, la vie, sur la terre de Canaan, à Abraham et aux Pères, c’est le Dieu des Pères, de la Terre, de la Promesse. Et Dieu est capable de faire activer cette promesse et cette vie, de l’autre côté de la frontière, du côté de la mort.
Tout le récit tourne autour de ces valeurs. Même quand on est en terre étrangère, même quand apparemment, parce que après il va y avoir le problème de l’exécution et de la suppression des premiers-nés, même quand apparemment l’économie de mort devient tellement organisée qu’elle menace l’existence même d’Israël, à ce moment-là, Dieu est capable d’arracher à la mort, de faire passer par la mort de la mer Rouge, et de faire revivre le peuple sur la terre de Canaan.
Ce n’est pas simplement l’Exode qui est un livre de méditation sur la Pâque et le passage par la mort, mais c’est l’articulation des deux. C’est ce que les auteurs ont voulu nous dire dans le récit de la Genèse, dès le début, il y a cette lente ascension de la vie, c’est le récit des origines, c’est Adam et Eve, Noé sauvé des eaux du déluge, et après l’implantation de la vie dans une tribu particulière, la nation, qui sort des flancs d’Abraham, et ensuite, le peuple est livré aux vicissitudes de la vie et de la mort. Quand il passe en Égypte, c’est déjà une aventure pascale. Je trouve très beau que le souci de Joseph soit de demander qu’on ramène ses ossements. Il aurait pu dire : emmenez tout de suite mes ossements pour y être enterré à Hébron. Il n’a pas dit cela, mais il a dit : quand Dieu vous visitera. Joseph restera au milieu de la persécution que va subir Israël quand le pharaon lui sera défavorable, Joseph et ses ossements resteront comme l’attestation de la promesse qu’il y a une vie en Dieu, et que Dieu ne cèdera pas.
Les ossements de Joseph jouent ce rôle un peu de talisman, pour dire : moi-même j’ai pu échapper à la mort de mes frères, et vous vous échapperez à la mort que pourrait vous donner le pharaon.
Je trouve que c’est un récit tout simple, mais qui est extrêmement profond. C’est pour dire cette puissance de la présence et du salut de Dieu à travers cette épreuve continuelle de mort que fait le peuple d’Israël. Il survit en Égypte, il reçoit la terre de Goshen, on l’installe avec les troupeaux, il peut y vivre, mais cela reste précaire. En réalité, il continue à vivre dans cette condition mortelle et il faudra à un moment la visite de Dieu pour le faire passer d’un monde à l’autre, de ce monde dans lequel nous sommes soumis à la mort, et il faudra passer par la mort, il n’y a pas d’échappatoire, pour entrer dans le pays qui va signifier profondément, sacramentellement la vie pour Israël.
AMEN