LA FAIBLESSE ET LA FORCE, L'INNOCENCE ET LE SANG
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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u fond, la fête de ce jour est une fête assez complexe. C'est vrai que le voile de la crèche de Noël se trouve vite entaché de cette horreur, de ce massacre, une sorte de paix, de trêve qui a été brisée par le bruit des lamentations de ces femmes. Il est d'ailleurs probable que ce fameux Hérode dont parle l'évangile, ait eu à provoquer des razzias dans différents villages et que cela aurait servi de base à l'épisode dont nous parlons aujourd'hui, les saints innocents, et qu'il avait voulu ainsi exterminer une bande de pillards et de voleurs qui avaient pris refuge dans des villes autour de Bethléem.
Le projet, le propos théologique de cette fête est beaucoup plus large que ce simple fait historique, d'ailleurs discutable, et il tente de mettre en rapport, la force, l'enfant, le salut, l'innocence et le sang. C'est une vieille histoire récurrente qu'on trouve non seulement ici pour Jésus, mais également pour Moïse, et dans beaucoup de contes et de légendes, le roi tout puissant, despote, sait que la seule menace qui peut le faire tomber, c'est ce qu'il a ignoré, c'est le petit enfant, c'est l'innocence. On retrouve cette histoire de ce qui paraît absolument méprisable, dans les contes même au Japon, et en Orient, où l'empereur qui avait méprisé telle fleur, ou tel élément très ignoré de sa cour, s'est trouvé menacé et renversé dans sa plus grande force par quelque chose qui était à l'inverse de lui : la plus grande faiblesse.
C'est donc une histoire que l'humanité se raconte à elle-même en se disant que la plus grande force est menacée comme à sa base, comme le colosse aux pieds d'argile, ce qu'il ne voyait pas l'a fait tomber, ce qu'il avait ignoré et rejeté l'a fait tomber définitivement. Il y a donc une sorte de croyance, et pour le coup, certifiée dans l'évangile, qu'il y a quelque chose dans l'enfance qui est une menace pour la toute-puissance des despotes et des rois. C'est le premier point.
Le second point, c'est que le visage de l'enfant traverse les siècles, et le grand argument de l'athéisme est difficile à défaire, je pense à Camus dans "La peste", prononcé par le docteur Rieux, lorsqu'il oppose à l'existence de Dieu le visage de l'enfant souffrant. On a beau dire tout ce qu'on dit après sur l'athéisme, il y a là une sorte d'irréversibilité difficile à contourner : tant qu'un enfant souffre, est-ce que Dieu peut exister ? La réponse du christianisme et la réponse de la foi que nous entendons aujourd'hui est celle-ci : cet enfant qui souffre, c'est Dieu. C'est la seule réponse que l'évangile tente honnêtement, fermement, timidement, mais réellement de dire, il y a un scandale inconsolable dans la souffrance de l'enfant, il y a un scandale inconsolable dans la perte d'une enfant, il n'y a pas de plus grande souffrance pour des parents que de perdre un enfant, c'est bien clair, et la seule réponse du Christ n'est pas de venir cicatriser cette impossible détresse, mais de dire : cet enfant souffrant, c'est le Christ lui-même. C'est cela la réponse. Ce n'est pas une réponse qui vient consoler, mais c'est une réponse qui vient transformer de l'intérieur. Mais, nous voyons bien que notre vingt-et-unième siècle, je pense à différentes images qui ont traversé le siècle précédent, cette petite fille qui court, toute nue sur une route au Vietnam, cette image où l'on voit comme en face à face l'innocence et la force et l'horreur de la guerre, le véritable débat, c'est le face à face entre l'innocence la plus totale et l'horreur des horreurs qui sont la guerre, les camps, etc …
Cette affirmation du christianisme qui se met comme à l'intérieur de l'enfant, c'est-à-dire de l'innocence vient, non pas répondre, mais donner une sorte de lumière à l'intérieur même de ce qui est le pire, mais ce pire, Dieu l'assume complètement. Et je crois que c'est pour cela que l'Église a pensé, dans sa manière de cerner le mystère de Noël, a pensé mettre autour de la nativité cette présence de l'enfance apparemment martyrisée, bafouée, qui est de dire que Dieu prend en compte l'immensité de cette possible souffrance.
Je le dis d'autant plus que ce matin, sur les ondes, (France-Inter), a été annoncée une chose incroyable et tout à fait horrible, puisque la secte Raël a affirmé (j'espère que c'est faux), qu'ils ont réussi à mettre au monde un enfant cloné. C'est arrivé ce matin en la fête des Saints innocents, je souhaite de tout mon cœur que ce ne soit pas vrai, mais si la chose est confirmée, ce qui prouve bien qu'on n'a pas fini de réfléchir et de méditer sur ce visage de l'enfant, qu'il sert maintenant de manipulations aux pires sorciers de ce monde, prions intensément notre Dieu que nous soyons un peu plus sages, et que nous voyions en l'enfant, cet unique message divin, et que nous sachions par le Christ Jésus demander aux hommes d'être un peu plus respectueux de la création qui leur a été confiée en ce temps.
AMEN