LE CHRIST VIENT POUR LE SALUT
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous le savez bien, frères et sœurs, la souffrance des innocents et plus spécialement cette souffrance des enfants à laquelle nous sommes confrontés d'une manière ou d'une autre, est sans doute le spectacle et la réalité la plus révoltante et la plus terrible à laquelle nous ayons à faire face. C'est sans doute dans notre manière de sentir, d'apprécier, de juger la vie humaine, ce qui est le plus souvent une pierre de scandale. Voir mourir un enfant, c'est à proprement parler intenable.
On imagine parfois que le monde ancien était moins sensible à cet aspect de la souffrance des enfants, ce n'est pas impossible quand on sait par ailleurs par un certain nombre de documents et de témoignages, à quel point à certains moments on peut être cruel avec certaine catégorie d'humanité, et généralement on n'était pas tendre pour les enfants. Vous le savez, la pédagogie antique se passait largement de la méthode Montessori pour préférer celle de la baguette ou de la férule du fouet. Donc, cela veut dire qu'on n'était pas tellement sensible à cette souffrance des enfants et que la sensibilité n'était pas tournée vers la souffrance innocente. Pourtant, les textes que nous venons d'entendre et la fête que nous célébrons aujourd'hui nous montre qu'au moins dans le milieu de la primitive Église, cette question de la souffrance innocente a sans doute été posée très tôt.
En fait, c'est peut-être un des aspects par lequel le christianisme a renouvelé considérablement le regard des hommes sur cette réalité. La souffrance humaine, toute souffrance humaine, mais plus spécialement la souffrance innocente, celle pour laquelle on n'y est pour rien, celle qui est subie alors que c'est parfaitement injuste, et plus spécialement la souffrance endurée par les enfants est devenue petit à petit, grâce à l'appréciation des chrétiens, un sujet central dans la conscience humaine, ce texte, ne répond pas au "pourquoi" de la souffrance humaine. Il ne faut pas interroger les textes au-delà de ce qu'ils peuvent nous dire, ou voulaient nous dire au moins à leur origine. Ce que veut dire ce texte, c'est que la souffrance des innocents prend une valeur de salut par la souffrance du Christ. C'est pour cette raison qu'on insiste sur le lien entre la naissance du Christ qui vient pour sauver, et la souffrance innocente de ces enfants de Bethléem qui est provoquée par la fureur et la folie du Roi Hérode. En fait, cela ne justifie pas la souffrance, mais cela dit aussi que la souffrance innocente ne se justifie pas. La plupart du temps, nous aurions un peu trop tendance aujourd'hui, peut-être même qu'il y a une certaine tradition chrétienne plus récente qui l'a laissé entendre, que la souffrance pouvait par elle-même être justifiée, que la souffrance pouvait faire qu'en se présentant devant Dieu on pouvait dire : j'en ai tellement bavé et tellement souffert, que maintenant, Tu me dois bien cela. Le texte veut dire précisément l'inverse : la souffrance des innocents, Dieu ne leur doit rien, mais c'est parce que Dieu accepte de prendre cette souffrance et de lui donner un sens de salut, qu'à ce moment-là les innocents sont effectivement cette première cohorte qui entre dans le salut de Dieu et dans le Royaume de Dieu.
Ce texte est plus rigoureux que nous ne pourrions le ressentir sur cette question de la souffrance humaine. A tout moment, nous avons tendance à "récupérer" la souffrance humaine, comme si cela nous donnait des droits, comme si cela nous donnait une sorte de pouvoir de revendication, et là, le texte nous dire simplement, ces enfants ont souffert, leur souffrance est innocente, c'est injuste qu'ils aient souffert, mais ce qui fait qu'ils entrent dans le Royaume de Dieu ce n'est pas tellement la souffrance par elle-même qui deviendrait source de salut pour soi-même, c'est le fait d'avoir été associés à la Pâque du Christ et à la souffrance de Dieu.
Ce n'est pas spécialement consolant, je ne crois pas que ce texte ait été écrit pour cela, c'est plutôt une affirmation théologique radicale : toute souffrance, et la souffrance innocente ne prend sa mesure de vérité et de salut, non pas par elle-même mais par la puissance du Salut de Jésus-Christ. Ce texte sur les innocents n'est pas une sorte de revendication humaine face à Dieu, c'est plutôt la manière dont Dieu est capable, Lui, de revendiquer toute souffrance humaine pour en faire le moyen gratuit, par pure grâce de nous faire entrer dans son Royaume.
AMEN