L'INNOCENT EST LIBRE
Jr 31, 15-20 ; Mt 2, 13-18
SS. innocents - (28 décembre 1994)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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yant été joué par les Mages, Hérode fut pris d'une violente fureur." En ce tout premier moment de l'évangile, c'est ce face à face entre l'innocence et la violence, la fureur qui inaugure la bonne nouvelle de l'évangile. On pourrait mettre en parallèle ce face à face entre ces enfants et celui qui est visé, l'Enfant de la crèche, et le dernier face à face de l'évangile entre Pilate et Jésus. Et ces deux face à face, entre le pouvoir temporel et l'innocence d'un homme ou d'un enfant, dessinent la trame exacte de ce qu'est l'évangile. Comment peut-on "non recevoir" l'innocence ? Et qu'est-ce que l'innocence ?
La violence est quelque chose qui s'ajoute à l'homme. Ce n'est pas quelque chose qu'il trouve en lui-même. C'est quelque chose qui s'ajoute à l'homme, qui l'emprisonne, l'enferme et le rend esclave de sa propre fureur. La fureur d'Hérode avait commencé bien avant, lorsque rencontrant ces rois mages qui lui avaient annoncé la naissance du roi des Juifs, Hérode apparemment s'en était ému et avait rassemblé tous les grands-prêtres, leur demandant de s'enquérir du lieu ou était né ce roi. Jalousie naissante dans le cœur d'Hérode, jalousie qui va se transformer en fureur. Hérode y applique tout son pouvoir de roi de ce monde et décide non seulement de tuer cet enfant mais tous les enfants de la région.
La violence s'ajoute à l'homme, défigure sa raison, défigure son entendement, le lie définitivement dans un esclavage sans fin qui ne peut s'achever que par l'ultime violence, la mort. La violence emprunte ses propres figures à l'histoire. Hier, le massacre des innocents, l'autre nuit, des terroristes dans un avion. La violence n'a pas d'imagination, elle emprunte ses propres formes à l'histoire dans laquelle elle est née. L'innocent n'est pas dans le temps, l'innocent est déjà transcendant par rapport à ce temps. L'innocence, ce n'est pas quelque chose qui s'ajoute à l'homme, c'est quelque chose qui rayonne de l'intérieur de l'homme, c'est quelque chose qui est donné, qu'on peut effacer, mais qui est donné par avance à tout homme. L'innocence, c'est cette déposition permanente de l'homme ou de l'enfant par rapport au monde qui l'entoure, contrairement à la violence ou il y a possession, volonté de posséder et donc d'écraser. L'innocence, c'est l'état, on dirait premier, mais l'état originel de tout homme par rapport à la vie qui lui est donnée, l'état d'Adam avant la chute au Paradis. C'est pourquoi on la résume souvent dans le visage de l'enfant qui reçoit tout sans apparemment posséder ce qu'on lui donne. Mais l'innocence gît au fond de chacun de nous comme une potentialité.
Tout dépend de la façon dont nous gérons ou nous effaçons ce qui pourrait ternir cette innocence première, ce regard que nous avons sur le monde ou comment nous tenons nos mains par rapport au monde. Est-ce que nous tenons et avons ce monde ? Ou est-ce que nous nous dépossédons du monde qui nous est donné ? L'innocent n'est pas dans le temps, c'est pourquoi il traverse ce temps. L'innocent irrite l'homme qui est lié, l'homme esclave, car l'innocent est un homme libre.
C'est pourquoi le Christ est fondamentalement l'innocent. A la fois dans le temps, Il traverse ce temps. A la fois homme, Il est Dieu et Il accuse, sans mot dire, ceux qui autour de Lui, ne sont ni libres ni capables de traverser son temps. Les violents sont ceux qui veulent transformer le monde avec leurs propres moyens, leurs propres forces.
Les innocents croient en la grâce, croient en la force divine. Le violent est celui qui croit que le désordre du monde n'a qu'un temps et qu'il pourra, par une force quelconque, renverser ce désordre en y mettant un ordre, mais il confond le désordre de ses passions et le désordre extérieur du monde. L'innocent est celui qui voit au-delà, qui ne s'arrête pas au désordre du monde et qui pose, à travers tout ce désordre du monde, une confiance peut-être amère mais certaine, une confiance divine.
Nous sommes confrontés en ce jour des Saints Innocents à ce face à face permanent entre la liberté et l'esclavage, entre la grâce et la force humaine, entre ce que Dieu veut et ce que les hommes veulent. Et nous avons nous-mêmes à choisir. Est-ce que nous voulons, par une certaine force humaine, transformer ce monde qui nous est donné, ou est ce que nous nous prêtons, comme des instruments légers et dociles, à la grâce divine, afin que, par nous, Dieu y fasse sa volonté ? La violente fureur qui animait Hérode et qui l'enferme va le pousser à tuer les enfants. C'est pourquoi, dès maintenant, Marie et Joseph s'enfuient en Egypte. D'ailleurs souvent dans les tableaux, on représentera aussi Elisabeth et son fils Jean qui s'enfuient également en Egypte, et l'on voit Hérode assis sur son trône, assistant au massacre des innocents. C'est l'ultime perversité de la violence, en ayant les mains propres, il a lancé un ordre, il se sent non-coupable de cette tuerie.
Cette méditation sur l’innocence nous ouvre sur le mystère même de Dieu, de Celui qui toujours parmi nous, proclame l’innocence permanente de ce qu’Il est. Et pourtant, Il a porté nos péchés et il nous a sauvés en nous donnant la voie.
AMEN